photographie

Claude Ber

je passe ma main sur ta photo
ma main - patte plutôt que main - sur ton visage
sur ta photo
patte animale ma main sur ta photo
pas seulement à cause de la meute des animaux d\’amour convoqués au bestiaire des amants - tous les meine teddy Bär frischling coney-cooky loveliebe -
à cause du geste
de mon geste passant ma main sur la photo de ton visage
comme maladroit
comme primitif
comme animal
resurgissant au bout des gestes oubliés
comme
cet autre qui me fait passer la main sur mon crâne d\’arrière en avant
mein Hand über mein Kopf wie in Berlin wenn…
ma main sur ma tête
comme j\’ai vu les singes le faire
comme j\’ai vu cette femme amazonienne le faire devant son enfant mort
comme cela ne se fait pas mais le faisant dans l\’intimité de la douleur semblable à ( comme)
celle de l\’amour
passant ma main sur ton visage
passant ma main sur mon crâne
primitivement rituellement ma main

La Mort n’est jamais comme
Ed. de l’Amandier, 2005

Poème
de l’instant

Louis Aragon

L’amour qui n’est pas un mot

Ma vie en vérité commence
Le jour que je t’ai rencontrée
Toi dont les bras ont su barrer
Sa route atroce à ma démence
Et qui m’as montré la contrée
Que la bonté seule ensemence

Tu vins au cœur du désarroi
Pour chasser les mauvaises fièvres
Et j’ai flambé comme un genièvre
À la Noël entre tes doigts
Je suis né vraiment de ta lèvre
Ma vie est à partir de toi

Louis Aragon, « L’amour qui n’est pas un mot », Le roman inachevé, Éditions Gallimard.