Vivre en poésie

Auteur : Eugène Guillevic

Vivre en poésie

« Qui se coltinera avec l’aurore ? » avec des photographies de Serge Mongrain. « Vivre en poésie ? Alors que j’étais adolescent, je me promenais dans une grande forêt, en Alsace, à Ferrette, en compagnie d’un ami de mon âge – quinze ans, peut-être. Du haut d’une falaise jurassienne, nous regardions la plaine. Il y avait devant nous ce qui se photographie. Il y avait autre chose aussi. Quoi ? Un tremblement, un appel au dépassement de ce que la photographie aurait retenu. L’un de nous deux a dit : l’éternité. C’était vague, et nous avons voulu préciser. Qu’est-ce qui pourrait nous donner la sensation intellectuelle et physique de l’éternité ? Qu’est-ce qui pourrait situer concrètement ce paysage dans un prolongement – concret, lui aussi – qui serait l’immensité de l’espace et surtout celle du temps ? Ce que nous avons trouvé de mieux a été d’imaginer qu’une fois par siècle, un oiseau viendrait prendre dans son bec quelque chose de cette plaine – mieux, il viendrait enlever un grain de sable d’une plage aussi longue qu’était immense cette plaine. Cette fiction nous a, semble-t-il, fait voir cette plaine, cette falaise, ces forêts, nous-mêmes, au niveau qui était le nôtre, le vrai. Et cette image m’a accompagné toute ma vie. Je la crois contraire à la notion d’éternité parce que, dans l’éternité, rien ne passe, c’est l’instant permanent. Mais qu’importe ! C’est cela que j’appellerai vivre en poésie : prolonger le réel non pas par du fantastique, du merveilleux, des images paradisiaques, mais en essayant de vivre le concret dans sa vraie dimension, vivre le quotidien dans ce qu’on peut appeler – peut-être – l’épopée du réel. »
Entretien avec Lucie Albertini et Alain Vircondelet

Paru le 1er octobre 2007

Éditeur : Le Temps des cerises

Genre de la parution : Essai

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.