Vingt stations d’enfance

Jacques Roubaud

1

1936, Tulle

la grande fenêtre

* qui approche

et touche mes yeux

2

1940, rue d’Assas, Carcassone

‘jamais l’aube à grands

* cris bleui

ssant’ notre lavoir

3 Rue d’Assas, 1940

ciel d’après les pluies

* la terrasse

couché sur la dalle

la course des

escargots sur mes jambes

4

poële – rue d’assas, hiver 41-42

le velours du feu

* enveloppe

les charbons ovales

ronflés derrière

la vitre de mica

5

1942 : Camurac, torrent

cri-sucre-froissé

* le gravier

sous le rut de l’eau

6

1942, faux-acacia

robinier, tendue

* sur les doigts

sa feuille, un sifflet

7

vitre, 1942

vitre chargée bleu

* sous la guerre

enfoncée de voix

8

Carcassonne-Toulouse, 1942

tunnel escarbille

* nom laissé

sur la vitre suie

9

Crusoé 1942

le figuier s’inclut

* dans les vagues

aux langues violettes

10

Rue d’Assas, jardin, 1942

les buis sont au calme

* buis, buis, buis

de pluie épurée

11

Glycines, Abbaye de Fontfroide, 1943

comme Sôgi

* je vois, moi,

les fleurs seulement

12

Villerouge la Crémade, août 43

couche-toi, soleil

* ici même

saigne sur mon ciel

13

Sainte-Lucie, 1943

plus loin dans l’allée

* aux ifs bouts

de rouges sombroeil

14

m943

mille neuf cent quarante

* trois, sous les

feuilles : doryphores

15

1943

volets contre-vus

* quand passaient

au plafond charrettes

16

Castelnaudary, 1943

la blancheur étroite

* des lamelles

souples du lard d’oie

17 1944

muscaris frottées

* sur les cuisses

agrippées de ronces

18

1944,2

dans la stéarine

* fondant, a

dipeuse, la mouche

19

1944, 3

agafaroths, bar

* danes, pi

gnons, bleu en luzerne

20

1944 : le barrage

peupliers : odeur

* et coton

flocons capsulés

Poème
de l’instant

Ossip Mandelstam

Nouveaux Poèmes 1930-1934

J’aime à voir ourdir la trame quand
après deux, trois… parfois quatre
suffocantes vagues d’apnée
vient le soupir libérateur.

Et comme il est grave et bienfaisant,
lorsqu’enfin advient l’instant
où, à travers mon balbutiement,
l’arc soudain vibre, et se détend.

Ossip Mandelstam, Nouveaux Poèmes 1930-1934, Traduit du russe par Christiane Pighetti, Éditions Allia, 2018.