Une barque passe près de ton seuil

Auteur : Joël Vernet

Une barque passe près de ton seuil

Le poème est l’art des sommets. Il implique, pour celui qui s’engage dans pareille aventure, une vigilance de chaque instant et un égarement total. L’inconnu et l’obscur sont sa ligne d’horizon. à l’écriture de ces poèmes-ci, durant trente années, j’ai œuvré à détruire la plupart des mots qui venaient à moi en marchant. Je n’ai pu me résoudre à les anéantir tous puisque quelques-uns s’essayaient à éclairer un peu mieux mon chemin. Je suis donc demeuré dans cette sorte d’ignorance avec laquelle je n’ai jamais cessé d’aller jour après jour. Cela, sans doute ne suffira jamais et qui écrit, médusé, saura se contenter d’admirer les cimes inaccessibles vers lesquelles son élan le portait avec sa poignée de phrases sauvées du Grand silence. Dans l’espérance, peut-être, que ce cheminement, ces rapts ne pouvaient être autres puisqu’ils offraient, au soir tombé, une stèle de très douce clarté.

Paru le 1er juin 2008

Éditeur : La Part commune

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Alejandro Jodorowsky

C’est comme ouvrir un menhir avec les mains

Cessez de chercher, vous êtes la porte
et les gardiens qui en interdisent l’accès.
Chaque pas vous éloigne du nombril
chimères assoiffées d’aventure.
Vous croyez que le mariage vous libère de la mort
ou que l’argent vous marque dans la hiérarchie divine.
Cessez de chercher, la conscience est le philtre magique,
L’œil capable de rejoindre les orbites vides de Dieu
traversant la mort. Personne ne se rencontre soi-même
en parcourant les mers ou en explorant les cavernes.
C’est difficile, comme ouvrir un menhir avec les mains
car notre âme est plus dure que la pierre.

Alejandro Jodorowsky, Traduit de l’espagnol (Chili) par Martin Bakero et Emmanuel Lequeux
dire ne suffit pas, no basta decir, Le Veilleur Éditions, 2003.