Souvenir de Jean Tardieu

Jacques Roubaud

‘Je vous ramène‘ ? dit-il, courtois, sans attendre
Ma réponse, qu’il n’aurait pu saisir, plus sourd
Que le proverbial pot, et moi, sans recours
Devant tant d’amabilité (comment m’y prendre

Pour décliner l’invitation, puisque répondre
Il ne pourrait ? ), je me glissai, faisant bon cœur
Contre fortune (regrettant que la minceur
De mes vingt ans ne soit plus qu’un souvenir tendre)

Dans la voiture à peine plus grosse que lui,
Et nous voilà partis dans la rue sous la pluie
Epaisse. L’essuie-glace immobile, il parlait,

Tourné vers moi, laissant le moteur nous conduire
A ma porte. Je vis s’éloigner son sourire.
Me saluant de la main, affectueux, muet

Il brûla le feu rouge et disparut.

Poème
de l’instant

Les cent mille chants

Ceci est une fable, un divertissement
Où vous êtes pareils au bleu profond,
Et puissent les nuages ne pas vous obscurcir.
Moi la lune, moi le soleil
Si je ne deviens pas le captif des planètes
Nous nous rencontrerons encore et encore.

Milarépa, 1040-1123, Les cent mille chants , Traduit du tibétain par Marie-José Lamothe, Fayard, 1992.