Senghor à Bel Air

Tahar Bekri

Qui dira à la mer la douleur de l’écume
Le silence de la tombe sous nos fronts émus
Fleurs en plastique ciment encore frais
Oraisons sous l’œil de la tourterelle farouche
Inconsolée sur les branches nues
Cette herbe sauvage pour seule compagnie
Comme pour bercer l’élégie majeure
Et nos pas tremblants pour te voir ami
La parole dans l’indifférence du cimetière
Assourdissante dans le trouble des acacias
Perdue nouée dans nos gorges avares
De tant d’oubli
Fallait-il au rêve
Poète aux Chants d’ombre
Tant de vicissitudes pour célébrer la farce solennelle
La visite inattendue des oiseaux migrateurs
Et répandre la sombre nuit à midi
Bel Air et sourd à la pluie !
Que n’as-tu écouté le vent
Le gémissement des palmes sans abri
Les affres du soleil cloué anonyme
Bafoué sans merci
Avais-je frère du ficus solitaire
Une flûte une darbouka ou une kamanja
Que tu chérissais tant au bord de l’azur
Qui souriait de ses millions de lèvres de lumière
Pour réveiller ta kôra sans tam-tam
Sous le ciel du continent endormi
De Dakar à Carthage
Nos paupières ouvertes et si meurtries

Poème
de l’instant

Épître V

Pour moi, sur cette mer qu’ici-bas nous courons,
Je songe à me pourvoir d’esquif et d’avirons,
À régler mes désirs, à prévenir l’orage,
Et sauver, s’il se peut, ma raison du naufrage.

Nicolas Boileau, Épître, « Épitre V », 1676.