Regards fauves

Tania Tchénio

Regards fauves

Illustrations Anne Leloup.

Elle sent les mots coller à elle comme du goudron.

Elle a appris à voir sans regarder, à rester impassible.

Pas de larmes. Elle sait reconnaître l’attitude de celui

qui s’approche et qui va mordre. Les yeux qui brillent

un peu. L’air détaché et content de soi.

Quelque chose en elle est devenu poisseux.

Elle suit les pointillés pour disparaître.

Paru le 25 février 2019

Éditeur : Cheyne

Poème
de l’instant

Stèles

La cime haute a défié ton poids. Même si tu ne peux l’atteindre, que le dépit ne t’émeuve : Ne l’as-tu point pesée de ton regard ?
La route souple s’étale sous ta marche. Même si tu n’en comptes point les pas, les ponts, les tours, les étapes, - tu la piétines de ton envie.
La fille pure attire ton amour. Même si tu ne l’as jamais vue nue, sans voix, sans défense, - contemple-la de ton désir .

*

Dresse donc ceci au Désir-Imaginant ; qui, malgré toutes, t’a livré la montagne, plus haut que toi, la route plus loin que toi,
Et couché, qu’elle veuille ou non la fille pure sous ta bouche.

Victor Segalen, Stèles, « Stèle au désir », 1912.