Qu’il faille

Auteur : Isabelle Garron

Qu'il faille

".suis venue voir ici
puis devant les ocres

- passer où la route s’étire
.croire puis - formuler

 : - ce qui revint à dire
« journal de bord » et même

dans le vocal empêché
de l’hiver dire .éparse

. le signe fixe - identique à
ce qu’un trait put rompre

. à distance .des pages
- des peuples .des études"

Fruit de cinq années de travail, Qu’il faille prolonge la fresque muette dont Face devant contre avait posé les fondations.
Comme dans son premier recueil, Isabelle Garron confronte en effet son écriture à la narration cachée qu’elle efface et disperse d’un même geste, pour en recueillir les fragments : éclats de vers et strophes constellées, dans un effort où l’abstraction ne perd jamais sa dimension concrète. Construit en six sections qui sont autant de "mouvements" - puisque la poésie oscille ici entre la partition et l’exigence picturale (plusieurs prédelles en rythment la composition) - qu’il faille exhume des souvenirs enfouis, déchirures intimes et illuminations liées à une mémoire moins temporelle, dans les décors de Naples, de Lisbonne ou du pays Dogon : les voix des femmes s’y mêlent aux gestes des hommes, attentives à la pesanteur des corps, des socs, des sols, aussi bien qu’aux nuées traversant et recréant le ciel. L’ouvrage confirme enfin l’extrême rigueur et la constante invention formelle de l’une des écritures les plus novatrices d’aujourd’hui, recréant sa prosodie visuelle sans oublier les injonctions de l’ancienne poésie.

Paru le 1er janvier 2007

Éditeur : Flammarion

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.