Qu’il faille

Auteur : Isabelle Garron

Qu'il faille

".suis venue voir ici
puis devant les ocres

- passer où la route s’étire
.croire puis - formuler

 : - ce qui revint à dire
« journal de bord » et même

dans le vocal empêché
de l’hiver dire .éparse

. le signe fixe - identique à
ce qu’un trait put rompre

. à distance .des pages
- des peuples .des études"

Fruit de cinq années de travail, Qu’il faille prolonge la fresque muette dont Face devant contre avait posé les fondations.
Comme dans son premier recueil, Isabelle Garron confronte en effet son écriture à la narration cachée qu’elle efface et disperse d’un même geste, pour en recueillir les fragments : éclats de vers et strophes constellées, dans un effort où l’abstraction ne perd jamais sa dimension concrète. Construit en six sections qui sont autant de "mouvements" - puisque la poésie oscille ici entre la partition et l’exigence picturale (plusieurs prédelles en rythment la composition) - qu’il faille exhume des souvenirs enfouis, déchirures intimes et illuminations liées à une mémoire moins temporelle, dans les décors de Naples, de Lisbonne ou du pays Dogon : les voix des femmes s’y mêlent aux gestes des hommes, attentives à la pesanteur des corps, des socs, des sols, aussi bien qu’aux nuées traversant et recréant le ciel. L’ouvrage confirme enfin l’extrême rigueur et la constante invention formelle de l’une des écritures les plus novatrices d’aujourd’hui, recréant sa prosodie visuelle sans oublier les injonctions de l’ancienne poésie.

Paru le 1er janvier 2007

Éditeur : Flammarion

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.