Portraits sauvages

Auteur : Hélène Lanscotte

Portraits sauvages

D’une écriture simple et étrangement belle, Portraits sauvages – on pense au « cycle des hameaux » du méconnu Hubert Juin – dresse une galerie de portraits de personnages frustes, peu « causants », qui forment une communauté à l’écart du monde, avec ses propres codes, ses habitudes, refermée sur ses secrets… La terre, les pierres ici sont très présentes et symbolisent la mémoire des lieux et des hommes.
« L’Homme du Gouvernement », personnage kafkaïen, un peu passe-muraille, venu pour effectuer le recensement des hommes « bons pour la guerre », brisera cette coquille… Les secrets et les rancœurs remonteront à la surface, comme des bulles.
Hélène Lanscotte est lectrice à voix haute de la compagnie de lecteurs publics La Voie des Livres. En 2001, elle rejoint (Les) Souffleurs – commandos poétiques. Elle a publié Simplement descendu d’un étage (éd. Cheyne, 2002).
« Alors l’homme dit qu’il avait dû rouler lentement sur la pierraille, que le village n’a pas été facile à trouver, qu’il est presque invisisble comme si un rideau de poussière le dissimulait aux regards du monde, qu’aucune carte ne l’indique, qu’il est comme au bout du monde et hors du temps et que sans doute personne ne s’y rend. […]

Les hommes se mettent à remuer sur leur chaise et à vider leur verre.
À cet instant la patronne du café, la Femme de la Vallée, apparaît à l’extrémité du comptoir. au bas de l’escalier, elle se fige en une pose qu’on ne lui a jamais vue, une pose qui met en valeur ses formes pleines et ses grands yeux, une pose qui semble dire à tous les regards tournés vers elle d’en profiter parce que ce ne sera pas tous les jours comme ça.
Elle salue l’étranger en détaillant son costume. La Femme de la Vallée est du genre à être impressionnée par les habits.
Mais l’homme ne la voit pas ; il appuie sur le fermoir de sa serviette de cuir tout en soulevant le rabat, glisse sa main à l’intérieur et posément en tire une feuille de papier.
J’ai cru qu’il allait s’éventer avec, que cette seule feuille servait à cela. Mais il l’a tenue contre lui comme pour se protéger de ce qu’il allait dire. Et il a annoncé : “Je suis un envoyé du gouvernement. Je suis venu enrôler des hommes, il y a la guerre en bas. Notre patrie se bat.”
Un verre se brise sur le plancher du bar – c’est l’Homme de la Vallée qui vient de le lâcher ; ses yeux fixent avec égarement l’étranger. Dans ceux des autres hommes il y a de l’incrédulité, de l’effarement, du ressentiment, de la hardiesse aussi, mais pas de la frayeur comme chez le patron du café. »

Paru le 1er février 2007

Éditeur : L’Escampette

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Valérie Rouzeau

Éphéméride

Une dispute
Une disrupte
Un entendu mal
Un proquiquo
Et merle vadis domino

Valérie Rouzeau, Éphéméride, Éditions La Table ronde, 2020.