Poèmes

Fenêtres

Luis Mizón

FENETRES
I
Entre ciel et ciel mon rêve se trompe de chemin de jardin de silence le bleu rêve de lui même au plus profond de la pierre et dans le cristal des algues il apprend à respirer le bleu rêve dans chaque goutte de pluie l’averse ouvre et ferme ses ailes d’ange noir et tourne dans son lit il nous offre son corps de danseuse pour nous apprendre à écouter le regard qui rebondit dans le regard rêve de mon corps fleur ouverte dans la farine poussiéreuse du ciel maison (…)

Bleu Klein

Zéno Bianu

BLEU KLEIN
Un jour tu es entré dans le bleu
comme on pénètre dans la vraie vie
tu es entré dans le bleu
tu as fait le pari de l’immensité
et ce fut comme un sésame
un passage sur l’autre versant du miroir
ce ciel qui emplissait tout
la respiration des galaxies
la cadence des univers
le souffle magnétique de la Grande Ourse
un jour tu es entré dans le bleu
pour n’en plus jamais revenir
ce bleu ardent électrique
invulnérable
tu t’es plongé dans un bain d’indigo
au centre de l’horizon (…)

Femme télé bleu d’André Cohen Aknin

New York musée Guggenheim la femme nue
allongée de Modigliani m’éclate au visage je
tranche aussitôt les phrases avec une feuille
de boucher celle qui sert à fendre les agneaux
les éparpille les rassemble les éparpille de
nouveau les mots se cherchent j’usqu’au jour
où à Romans les peinture de Giorda me brûlent
les yeux j’écris femme télé bleu tandis que dans
le jardin défilent les rhinocéros en pierre de
Jacques Barry
Extrait tiré de Le sourire de l’absente, André Cohen Aknin, l’atelier du (…)

Aquarelliste de Guillaume Apollinaire

À Mademoiselle Yvonne M…
Yvonne sérieuse au visage pâlot
A pris du papier blanc et des couleurs à l\’eau
Puis rempli ses godets d’eau claire à la cuisine.
Yvonnette aujourd’hui veut peindre. Elle imagine
De quoi serait capable un peintre de sept ans.
Ferait-elle un portrait ? Il faudrait trop de temps
Et puis la ressemblance est un point difficile
À saisir, il vaut mieux peindre de l’immobile
Et parmi l’immobile inclus dans sa raison
Yvonnette a fait choix d’une belle maison
Et la peint (…)

La musique de Charles Baudelaire

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !
Les Fleurs du mal - Spleen (…)

Saltimbanques de Guillaume Apollinaire

à Louis Dumur
Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises
Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L’ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage
Guillaume Apollinaire
Ecouter ci-dessous l’interprétation faite par des élèves du collège (…)

Enfant…

Dominique Cagnard

Enfant, j’ai cloué une étoile
à la lisière de mon lit.
Si j’ai vécu par tous les bouts,
dansé tous les silences,
usé la neige qui glisse sous mes pieds,
si j’ai pris tous les tournants de traverse,
le poème est mon funambule.
Je m’invente un cirque avec mes mirages,
une musique mariée aux sources du vent
Nus dans leurs pyjamas,
les mots à chausson
s’avancent à pas feutrés
Dominique Cagnard
Inédit
*
(extrait du (…)

L’art de Théophile Gautier

L’art. Oui, l’oeuvre sort plus belle D’une forme au travail Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.
Point de contraintes fausses ! Mais que pour marcher droit Tu chausses, Muse, un cothurne étroit.
Fi du rythme commode, Comme un soulier trop grand, Du mode Que tout pied quitte et prend !
Statuaire, repousse L’argile que pétrit Le pouce Quand flotte ailleurs l’esprit :
Lutte avec le carrare, Avec le paros dur Et rare, Gardiens du contour pur ;
Emprunte à Syracuse Son bronze où (…)

Kandinsky

Marie-Josée Christien

Rouge jaune bleu
en suspens
une encoche de lumière
rature le jour
je vois comme en sursaut
un tourbillon d’atomes.
Marie-Josée Christien
Extrait de Alambic, inédit

Fantômes de Giacometti

Michel Ménaché

I
L’érosion du siècle
a travaillé son visage
avec les burins
de la barbarie
L’homme qui marche
n’a pas cédé le pas
aux fossoyeurs déments
de la lumière
mais la silhouette
s’est allongée
de toute la fureur
rentrée
comme les os
sous cette peau
de chagrin
ravagée
par la
faim
Giacometti cherche
le squelette
dans l’être
il voit à travers
se voit lui-même
à l’épreuve du vivant
résistance des muscles
en orbite autour de l’œil
Tout ce que le ciseau
de l’artiste arrache
à la matière
ce (…)

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.