Poèmes

Prévision

Dominique Sorrente

PRÉVISION
Un jour, quand je serai
poussière,
il ne faudra pas
me crier après
si je glisse un peu
sous votre paupière.
Je m’envolerai
du mieux que je peux,
demandant au vent de me disperser.
Mes mots sont en vrac dans un des tiroirs,
piochez-les gaiement
à pleines poignées,
puis emmenez-les
le long du trottoir
pour la délicieuse balade du soir.
Et laissez-les faire
s’ils se roulent par terre
en flots de poussière.
C’est bien leur manière…
Pourvu qu’ils se fassent de nouveaux amis, (…)

Cérémonie du trottoir

Dominique Sorrente

CÉRÉMONIE DU TROTTOIR
Le balayeur du dimanche
est celui qui ne ramasse plus les feuilles
et les feuilles ne sont pas mécontentes
d’avoir une journée de repos
pour s’allonger sur le dos
sur le tapis d’or d’octobre,
et la pelle du lundi
n’est pas mécontente, non plus,
de rester muette à sa place
bien au chaud dans son abri
en attendant sa tournée de pluie,
et le balayeur du dimanche
n’est pas fâché
que tout ce petit monde
prenne le temps de s’arrêter
pour regarder passer
le vol somptueux (…)

Slogans

Guy Chaty

Brisons les murs à coup de mots
Contre les oppressions, mettons la pression

Barcelone

François Rannou

aux hommes de notre
famille les objets
les objets tous ces
objets que l’oracle
encense
en sens
contraire ne faut
il pas leur substituer
la souillure des
origines critiques
dérobées ?
publié dans la revue Il Particolare (27 & 28)

Ils ont mis des frontières…

Dominique Cagnard

Ils ont mis des frontières entre les sables,
dressé des barrages aux icebergs,
isolé les cormorans de la banquise.
mais ils n’attacheront jamais les ailes du vent !
Prisonnier de l’inutile,
nous avons rompu le fil
qui relie le ciel et la terre.
Fortunés bac plus dix,
nous n’osons plus marcher
sur la sente déserte.
Tapis dans nos pavillons,
nous ne connaissons plus le chaud et le froid.
L a vitesse a tout emporté sur son passage
et le silence a eu peur.
Il existe un bateau de nuit perdu (…)

INSURGÉE

Jeanine Baude

Rouges le trait l’écriture
Saillants sur le vif
Le poids du monde enclavé
Le détourner d’un son d’une voyelle
Le broyer en fines particules
Et ensoleiller le vivant
Ta peur endormie
Ton glaive porteur de beauté
Réveiller la soif sous la glaise
Rouler la boue son chant sourd et lent
Malaxer son rêve enfoui
Sa durée plaie vive encore enterrée
Prise entre les phrases leur miel
Et qui saignent entre les herbes
Le vent te tient assurée d’un envol
Qui sera ce cri cette voix
Sur le devant de (…)

Aphorismes de Victor Hugo

Sans la moindre métaphore et dans toute l’acception du mot, vivre, c’est brûler.
in « Choses vues » (1846)
Victor Hugo

La jolie rousse de Guillaume Apollinaire

Me voici devant tous un homme plein de sens Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l’amour Ayant su quelquefois imposer ses idées Connaissant plusieurs langages Ayant pas mal voyagé Ayant vu la guerre dans l’Artillerie et l’Infanterie Blessé à la tête trépané sous le chloroforme Ayant perdu ses meilleurs amis dans l’effroyable lutte Je sais d’ancien et de nouveau autant qu’un homme seul pourrait des deux savoir Et sans m’inquiéter (…)

Si le jour est venu dans un jet d’étendards…

Luc Bérimont

Si le jour est venu dans un jet d’étendards
Le soir s’en est allé avec la proie de l’ombre
Mes frères, les humains, qui veillez sur le tard
Je n’ai connu de vous que l’amitié du pain.
Je penche mon visage à dormir sur ma main
J’entends gonfler des voix dans le gras des collines
Les piverts ont cloué des forêts de sapins
Le feu n’avait plus faim de mes arbres de verre
Une horloge battait à la tempe du temps.
Mes frères, les humains, qui veillez sur la terre
Maraudeurs accoudés dans le verger des (…)

Aphorisme

Luc Bérimont

Et moi par toi, et toi toujours
Nous sommes au courant d’une grande nouvelle :
La vie peut commencer
Luc Bérimont. Extrait de « Grenier des caravanes » in Poésie complètes, tome III, Presses universitaires d’Angers

Poème
de l’instant

Carl Norac

Avant de tout dire

Toute la beauté du monde, je ne peux pas te la dire. Mais rien ne m’empêche d’un peu l’approcher avec toi.

Il y a de si grands murs qui cachent les jardins, des dépotoirs au bord des plages, des ghettos dans des îles, tant de blessures aux paysages.

Par bonheur, un peu de splendeur demeure alentour et le dire, même tout bas, par amour, c’est croire encore qu’un jour, nous irons la trouver, toute la beauté du monde.

Carl Norac, « Avant de tout dire », Le livre des beautés minuscules, Éditions Rue du Monde.