Poèmes

Avant le cinéma de Guillaume Apollinaire

Et puis ce soir on s’en ira
Au cinéma
Les Artistes que sont-ce donc
Ce ne sont plus ceux qui cultivent les Beaux-arts
Ce ne sont pas ceux qui s’occupent de l’Art
Art poétique ou bien musique
Les Artistes ce sont les acteurs et les actrices
Si nous étions des Artistes
Nous ne dirions pas le cinéma
Nous dirions le ciné
Mais si nous étions de vieux professeurs de province
Nous ne dirions ni ciné ni cinéma
Mais cinématographe
Aussi mon Dieu faut-il avoir du (…)

La danse de nuit de Marcelline Desbordes-Valmore

La danse de nuit
Ah ! la danse ! la danse
Qui fait battre le cœur !
C’est la vie en cadence
Enlacée au bonheur !
Accourez, le temps vole,
Saluez, s’il vous plaît ;
L’orchestre a la parole
Et le bal est complet.
Sous la lune étoilée
Quand brunissent les bois
Chaque fête étoilée
Jette lumière et voix.
Les fleurs plus embaumées
Rêvent qu’il fait soleil,
Et nous, plus animées,
Nous n’avons pas sommeil.
Flamme et musique en tête,
Enfants, ouvrez les yeux,
Et frappez, à la fête,
Vos petits (…)

Fantaisie de Gérard de Nerval

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets !
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit…
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule (…)

Impéria (Etudes de mains) de Théophile Gautier

Chez un sculpteur, moulée en plâtre, J’ai vu l’autre jour une main D’Aspasie ou de Cléopâtre, Pur fragment d’un chef-d’œuvre humain ;
Sous le baiser neigeux saisie Comme un lis par l’aube argenté, Comme une blanche poésie S’épanouissait sa beauté.
Dans l’éclat de sa pâleur mate Elle étalait sur le velours Son élégance délicate Et ses doigts fins aux anneaux lourds.
Une cambrure florentine, Avec un bel air de fierté, Faisait, en ligne serpentine, Onduler son pouce écarté.
A-t-elle joué dans les boucles Des (…)

Le fantôme de Louise Ackermann

Le fantôme
D’un souffle printanier l’air tout à coup s’embaume.
Dans notre obscur lointain un spectre s’est dressé,
Et nous reconnaissons notre propre fantôme
Dans cette ombre qui sort des brumes du passé.
Nous le suivons de loin, entraînés par un charme
A travers les débris, à travers les détours,
Retrouvant un sourire et souvent une larme
Sur ce chemin semé de rêves et d’amours.
Par quels champs oubliés et déjà voilés d’ombre
Cette poursuite vaine un moment nous conduit
Vers plus d’un mont (…)

Inscription pour le tombeau du peintre Henri Rousseau douanier de Guillaume Apollinaire

Inscription pour le tombeau du peintre Henri Rousseau douanier
Gentil Rousseau tu nous entends Nous te saluons Delaunay sa femme Monsieur Queval et moi Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel Nous t’apporterons des pinceaux des couleurs des toiles Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle Tu les consacres à peindre comme tu tiras mon portrait La face des étoiles
Tu te souviens, Rousseau, du paysage aztèque, Des forêts où poussaient la mangue et l’ananas, Des (…)

La gigue de Marie Krysinska

Les Talons
Vont
D’un train d’enfer,
Sur le sable blond,
Les Talons
Vont
D’un train d’enfer
Implacablement
Et rythmiquement,
Avec une méthode d’enfer,
Les Talons
Vont.
Cependant le corps,
Sans nul désarroi,
Se tient tout droit,
Comme appréhendé au collet
Par les
Recors
la danseuse exhibe ses bas noirs
Sur des jambes dures
Comme du bois.
Mais le visage reste coi
Et (…)

Le fils du Titien, Sonnet d’Alfred de Musset

Béatrix Donato fut le doux nom de celle
Dont la forme terrestre eut ce divin contour
Dans sa blanche poitrine était un cœur fidèle,
Et dans son corps sans tache un esprit sans détour.
Le fils du Titien, pour la rendre immortelle,
Fit ce portrait, témoin d’un mutuel amour ;
Puis il cessa de peindre à compter de ce jour,
Ne voulant de sa main illustrer d’autre qu’elle.
Passant, qui que tu sois, si ton cœur sait aimer,
Regarde ma maîtresse avant de me blâmer,
Et dis si, par hasard, la tienne (…)

KÖCHEL 467

Gabrielle Althen

KÖCHEL 467
La souffrance et la joie pèsent tout à fait
le même poids
Tomas Tranströmer
Mozart sourit un peu à la maison
Le piano ce matin m’écoute et veut bien me répondre
Rire serait de trop pour ce bureau
Mozart ne juge rien et ne fait pas non plus la moue
Mais il taquine l’air de rien les émois qui se faufilent
Puis les console (…)

Ateliers de Braque

Gabrielle Althen

Ateliers de Braque
Parce qu’il était déjà là
Un oiseau put traverser l’esprit
Bientôt suivi de beaucoup d’autres
On eut très vite un beau losange
De choses blanches qui vivaient
Et puis le temps fit un ovale
Non ce n’était pas une auréole
Ce chant qui bourdonnait tout autour de ta tête
Mais un halo d’espace blanc
Tout frissonnant de foi prémonitoire
Oiseaux dans ce désert
- La foi déplace les images -
Oiseaux sous cette lampe
Capables immobiles d’aller
Des quatre coins (…)

Poème
de l’instant

Carl Norac

Avant de tout dire

Toute la beauté du monde, je ne peux pas te la dire. Mais rien ne m’empêche d’un peu l’approcher avec toi.

Il y a de si grands murs qui cachent les jardins, des dépotoirs au bord des plages, des ghettos dans des îles, tant de blessures aux paysages.

Par bonheur, un peu de splendeur demeure alentour et le dire, même tout bas, par amour, c’est croire encore qu’un jour, nous irons la trouver, toute la beauté du monde.

Carl Norac, « Avant de tout dire », Le livre des beautés minuscules, Éditions Rue du Monde.