Poèmes

la mer implacable métaphore

Amina Saïd

proche lointaine indifférente
à portée d’hommes la terre
l’horizon la nuit brouillent les distances
hommes femmes enfants
embarqués pour le néant
avec les yeux de qui est promis à la mort
leurs noms se brisent lettre à lettre
les premiers meurent les enfants
visage tourné vers la première étoile
corps repoussés vers le silence de la rive
par la houle amnésique du monde
corps rejetés par l’absurdité du matin
corps n’ayant nulle part sur cette terre
qu’une tombe sans nom
Amina Saïd (…)

ÉLÉGIE D’AUTOMNE

Nimrod

Le soleil revient, chaud, presque cru. Nous tenons
Les gages de notre survie, reflets blonds des dieux
Squares d’énigmes sur des parterres dorés
Sur les routes, les maisons, les lacs, les cheveux
Des très-belles… Tout nous distrait ici du chagrin
De l’ami trop tôt disparu. Clarté du ciel
Qui accuse ma solitude, attise mon angoisse.
Quel rendez-vous avec des beautés qui songent ?
Je bois l’eau claire de la fontaine, surpris
Par mon geste. La certitude que j’étreins
Est celle de mourir (…)

Coulées d’ombre

Sabine Peglion

Coulées d’ombres où le vent installe des hommes de pierres
drapés de silence Leur regard se dérobe au voile du désert
Il se perd s’enfonce dans la poussière
traverse l’espace - Vers quel horizon -
Rejoindre les traces d’hiératiques dromadaires
ces caravanes de sel d’épices d’ambre
Esclaves ou mercenaires revenant en mirages
A la terre confondus éternels guetteurs d’une aube d’un voyage
Ils attendent Pour eux la solitude habite le temps (…)

J’aurais aimé être une reine

Kouam Tawa

J’aurais aimé être une reine. Avoir une grande cour. Des hommes et des femmes autour de moi. Les uns pour me servir, les autres à ma charge.
J’aurais aimé être une reine. Avoir une voix qui compte. Dire « je veux » et avoir. Dire « je peux » et pouvoir. Dire « c’est ça » et c’est ça.
J’aurais aimé être une reine. Être de mon temps. Adhérer au monde. Tenir tête à la nuit. Faire corps avec l’espoir.
J’aurais aimé être une reine. Triompher de moi-même. Être la chance des autres.
J’aurais aimé être une reine. (…)

Poltron de Norge

C’est pas tant la peur du tonnerre
Avec son grand zigzag,
C’est pas tant la peur des années
Avec leur grand zodiaque,
C’est pas tant la peur de l’enfer
Avec son grand tic-tac,
C’est pas tant la peur de l’hiver
Avec son grand colback,
C’est pas tant la peur tracassière
Avec son grand bivouac
C’est pas tant la peur de la guerre
Avec son grand micmac,
C’est pas tant la peur de l’amour
Avec ses grands cornacs,
C’est pas tant la peur du suaire
avec son grand cloaque :
C’est surtout la peur (…)

Déclinaison du temps premier III (extrait)

Véronique Tadjo

(Et je suis maintenant dans un lieu où m’abandonne tout lendemain. La beauté et la vie douce se sont évaporées. Je dois me rendre à l’évidence : Le temps trébuche, nous a délaissés.)
j’aurais pu te perdre
dans la guerre
Ville saccagée
j’aurais pu te perdre
cadavre anonyme
parmi tant d’autres
(Roquette sur le toit de ta maison, vitres éclatées, murs éventrés, débris, poussière de mort. À quelques secondes près, tu l’as échappé belle !)
mort-fratricide
mort-mercenaire
mort-enfant-soldats
de l’amour (…)

Rouge

Julien Delmaire

Souvenirs d’avant l’aurore Quand je n’étais encore Qu’une pluie de mystère un frisson sur la terre Un fragment d’éléments - un amas de sentiments Pas vraiment définis Une parcelle d’infini
Le tambour d’avant ma vie Celui qui battait au rythme d’un cœur inconnu J’étais nu dans la tiédeur de la nuit Je nageais sur un nuage de suie J’essayais de me frayer un passage vers le jour Vers le front du tambour, mais le compte à rebours M’a poussé jusqu’au bord d’un soleil Qui brûlait mes oreilles et qui (…)

Je repense à…

Bernard Chambaz

(séquence 847)
je repense à
tes yeux d’inuit
à l’extrémité du monde
où la nuit tombe en une seconde
et dure
six mois
tandis qu’à melrose
le soleil descend très lentement
sur un champ de coquelicots
qui explosent
comme
des balles de pop corn
Bernard Chambaz, Été II, Éditions Flammarion.

Pour trouver là où…

Ismaël Savadogo

Pour trouver là où
nul ne se souvient
commencer par chercher
vers un autre angle
ne serait-ce qu’une heure
chaque jour.
On voudrait être
dans l’endroit où l’on vole,
le ciel alors serait peut-être
moins souvent parti ;
faire entrer des enfants
s’ils peuvent tirer des étoiles,
si la tâche d’attendre la nuit
ne les sépare pas encore de nouveau
de ce qu’ils rêvent.
Ismaël Savadogo, Côte d’Ivoire (1982 - )
Extrait de Le sable de la terre, Editions du Lavoir Saint-Martin, (…)

Poème
de l’instant

Valère Novarina

Chronophobie

Ici-bas dans la tourmente, il danse
Écoutez mes aïeux :
Je danse à la gueule de dieu

Traçant une ligne invisible
Entre n’être et naître pas
Entre naître et n’être pas
J’ai vécu vaille que vaille
Tout au fond d’l’univers
Le réel m’a pris en tenaille
Je danse à cœur ouvert

Le jour venu, mon âme d’animal
Si vous la trouvez en moi
Portez-la dans le sein d’Abraham !

Mai 2019, Valère Novarina, extrait de Chronophobie, poème inédit confié au Printemps des Poètes pour la 11e édition du Prix Andrée Chedid du Poème Chanté.