Non, rien, d’Agnès Rouzier

Non, rien, d'Agnès Rouzier

Ré-édition du chef d’oeuvre d’Agnès Rouzier paru en juin 1974 dans la collection CHANGE aux Éditions SEGHERS/LAFFONT, augmenté d’une préface de Jean-Pierre Faye et suivi de quelques pages écrites par Agnès Rouzier après la parution.

Première page

« Comme si chaque pas, chaque mot te dissolvaient — et tu t’affaisses — ou que tous en même temps t’exhaussent, avec quels rires, quelle préciosité, quelles pauses, — tu t’avances au bord ondulé d’une frontière dont tu es le seul à connaître les anses, les passages ; tu te sens heureux avalant cette poussière grise incomparable, tandis que la légèreté t’oriente, te pousse aux épaules, non plus seul, mais davantage, tandis que s’amoncellent, autour de toi des amas consistants et informes, d’un doigt parcourus et dissous ; tu longes des vitres qui te reflètent, mannequins habillés, déshabillés, chauves ou portant perruque, dans une rue qui jamais n’eut place d’architecture, ni murs, ni maison, et que rien, hors toi, (mais toi ?) ne sillonne, (mais qui parle et respire), au bord de cette page qui n’est ni page, ni papier, ni blancheur, ni réflexion, ni folie, ni sagesse, ni sens, ni livre, pas ta main, pas ta tête, mais commencement éclaté d’une expérience, sorte de présent qui se double sans cesse, sans jamais se pourvoir en suite-avenir, cassation, absence de grâce — déjà tu tombes. »

Correspondances

« Chère Agnès Rouzier,

Je vous remercie bien tard pour votre livre et votre lettre, pardonnez-moi. Vous ne vous trompiez pas ; je me sens (et c’est un peu merveilleux de le découvrir au milieu de tant de textes-[mot illisible]) absolument complice de votre texte - soyons plus précis - sinon vous ne me croiriez pas : de votre phrase : tout est là : une phrase pure, simple, patinée, inclassable, sans un atome d’hystérie, quelque chose comme un meuble très ancien et très usuel, qui luit doucement dans l’ombre de la page blanche. Et c’est tellement cela qu’il faut, cette phrase, qu’elle entraîne dans sa vérité- forme toute la "composition" du livre. Je suis très content de tout cela. (…) » Roland Barthes

« Peut-être faut-il disparaître en quelque sorte pour rentrer en rapport avec ce texte. » Maurice Blanchot

« Je peux vous dire la violence extrême de votre écriture ; la syntaxe, parfois mallarméenne, est au service de cette violence. Vous faites de l’écriture une sorte de moyen de connaissance. Vous n’écrivez pas sur la sexualité, vous écrivez sexuellement. » Gilles Deleuze

Paru le 1er juin 2015

Éditeur : BRÛLEPOURPOINT

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.