Neige exterminatrice de Christian Bachelin

Neige exterminatrice de Christian Bachelin

Des vers fantasques, baroques, syncopés. Des rengaines, des ballades, des blues, des litanies empreints d’une nostalgie tellement inouïe qu’on croirait qu’un sentiment nouveau a été découvert. L’art de détourner les fondsà ses propres fins, qui distingue le créateur authentique de l’épigone ou du faussaire n’est pas en reste avec ce poète dont le lyrisme turbulent révèle l’étrangeté merveilleuse ou cocasse des êtres et des choses en apparence les plus banals, les plus misérables ou insignifiants.

Paru le 1er octobre 2004

Éditeur : Le Temps qu’il fait

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.