Margeries Poèmes inédits - 1910 - 1985

Auteur : Jean Tardieu

Margeries Poèmes inédits - 1910 - 1985

"« Margeries, mot inventé », écrit Tardieu en « Note liminaire ». Mais l’auteur d’Un mot pour un autre et d’Une voix sans personne est-il si sûr de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas ? Prendre appui sur les marges de l’ici pour s’aventurer aux bords de l’ailleurs, telle est bien au fond pour lui l’activité poétique, et l’essentiel est peut-être cette désinence en « -ries », « dont la gentillesse un peu archaïque, un peu paysanne, rappelle l’ancien terme danceries ». Elle évoque aussi broderies, et l’amateur de fantaisies et de variations - sur le modèle de la musique - ne pouvait qu’en être satisfait. Mais il y a aussi un sous-titre, « Poèmes inédits - 1910 - 1985 ». Proche du terme de sa carrière d’écrivain, Jean Tardieu éprouve le besoin non pas de constituer une somme, ou un bilan, mais au contraire de la réinventer, d’en faire jouer autrement les articulations. « Peut-être est-ce là le privilège exorbitant de la longévité », écrit-il dans l’ « Avant-propos », « que de donner un sens, plus ou moins imaginaire, à notre passé, comme si nous inventions notre vie au moment de la perdre ». A cette tâche, il va s’adonner avec un plaisir évident et d’une jeunesse retrouvée, celle d’ « un enfant qui parle déjà de sa vieillesse, ou d’un vieillard qui parle encore de son enfance ».
Rien d’étonnant dans ces conditions que Margeries s’ouvre sur un poème écrit vers l’âge de sept ou huit ans, « La mouche et l’océan ». A partir d’une première section, « Enfance et jeunesse, 1910-1925 », l’auteur semble s’orienter vers une progression linéaire, assemblant dans chaque chapitre les poèmes à la suite d’un “Argument plus ou moins biographique”. Mais son engagement en vertu duquel « les textes se suivent dans l’ordre de la chronologie » est déjà mis à mal, puisque les derniers poèmes de la dernière sous-section intitulée « Le langage en question » sont datés de
1924, alors que l’avant-dernière, « Autour de la vingtième année », s’avançait jusqu’à 1925. Péché véniel au demeurant, puisque dès la deuxième section, Tardieu abandonne l’organisation biographique pour ce qu’il appelle lui-même des « thèmes », en commençant par celui de la femme sous le titre « Alma Venus… Divinité de l’amour terrestre ». Structuration thématique d’ailleurs délaissée dès la troisième section au profit d’une organisation par registres d’écriture, sous les titres « Humoresques » (III) et « Parodie, traduction, rythmes » (IV). La chronologie est de plus en plus malmenée, un poème de 1942 (« Le matin des oiseaux ») se trouvant placé avant un autre de 1925 (« Littérature »), ou la suite « Deux chansons » (1952) précédant le « Portrait de Monsieur Monsieur » (1949), qui lui-même évoque le titre d’un recueil très célèbre, mais publié entre les deux, en 1951. Tardieu bien sûr n’est pas dupe, et dit sa désinvolture à l’égard de tous classements historiques en intitulant la section V « Actualités d’hier et de toujours ». C’est ensuite à deux autres titres célèbres, La Part de l’ombre et Le Fleuve caché, que semblent
renvoyer les deux sections suivantes, « Le coffre aux cauchemars » (VI) et « Un ailleurs qui est sous nos pas » (VII). Mais c’est la dernière, « Le passe-partout », qui livre la clef de la construction de l’ensemble, ou plutôt révèle qu’il n’y a pas de clef. Nous aurions tort de chercher dans la belle ordonnance d’un livre le sage alignement d’un trousseau : ce que cherche l’auteur, c’est d’être, « comme un voleur » « gratifié d’un passe-partout, capable d’ouvrir toutes les portes ». Dans ce jeu de la réorganisation permanente et du brouillage des pistes, Tardieu nous conduit dans ce qu’il a désigné comme sa seule habitation et le lieu de son repos : « l’instable »."

Jean-Yves Debreuille (extrait de la préface)

Paru le 1er mars 2009

Éditeur : Gallimard

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.