Lille

Patrick Joquel

Lille
1
Tous feux éteints. Des autos somnolent. Paupières baissées. Des appartements dorment. Pas un chat dans la rue. Pas un chien sous les réverbères. Nul ne me voit marcher. Personne.

Changement d’heure et de décor. Boulevard. Des stores automatiques s’enroulent. Des autos klaxonnent. Clignent des yeux. Sur les vitres de la ville glisse mon image. Le trottoir grouille de personnes. Y’en a t-il une qui me regarde
 ?
Le distributeur de billets a-t-il conscience de ma présence
 ?
Et le platane mutilé, que perçoit-il de moi
 ?
Le goudron sent-il mon poids d’âme et de chair
 ?
Suis-je le seul à croire à mon existence
 ?
Et cela suffit-il pour vivre
 ?

2
Qui s’amuserait à compter les briques de Lille
 ?
Et les kilomètres de ses gouttières
 ?
Et le nombre et la surface de ses pavés
 ?
A définir le seuil de pollution canine tolérable
 ?
A partir de combien de décibels une ville devient-elle nuisible
 ?
Qu’est ce qu’une ville
 ?

©Patrick JOQUEL
déambulations ; inédit 2005

Poème
de l’instant

Claude Michel Cluny

Odes Profanes

Tout déjà était en toi
même l’âpre saveur des paroles des morts
Avec sur ta bouche close
leur goût d’indicible sel.
Mais empare-toi de l’absence et ose
Va avance aveugle et seul
Toute flèche aime sa cible.
L’enfance le sait qui, libre
(habiter Nulle Part est le plus sûr)
déchire sans innocence
son invisible futur.

Claude Michel Cluny, Odes Profanes, Éditions de la Différence, 1989.