Le sentiment fugace de l’éternel suivi de Géographie du chaos

Auteur : Nuno Judice

Le sentiment fugace de l'éternel suivi de Géographie du chaos

Traduction Yves Humann & Béatrice Bonneville-Humann

Extrait :

Qu’attendent du ciel ces statues ? Celles d’hier,
tronquées et mutilées, et celles d’aujourd’hui, dans l’écho de pierre
où un fleuve souterrain se meut encore, traînant
les images noires auxquelles le jaillissement d’une source rendra
l’ultime lumière ? Je partage avec elles une attente
de paysage ; et le ciel, dans la verticalité des désirs
humains, garde le bleu pour les oiseaux tardifs,
qui préparent les grands voyages de l’automne. L’air
répand sa pureté dans les champs restants ; et
les yeux des statues reflètent l’abîme de cette mer
qu’on ne voit pas, avec son immensité illuminée
par la plainte des marées. Je les prends par la main, et
je mène cette procession d’aveugles au bord
de la falaise. Le temps existe-t-il encore ? Dans quelle autre
vie le comptons-nous, additionnant les instants, jusqu’à
entendre le rire de ces lèvres qui s’est estompé dans
l’érosion du marbre perdant l’arôme de l’amour ?

Paru le 1er juin 2015

Éditeur : Corlevour

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Leconte de Lisle

Midi

Homme, si, le cœur plein de joie ou d’amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux,
Fuis ! la Nature est vide et le Soleil consume :
Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux.

Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l’oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté,

Viens ! Le Soleil te parle en paroles sublimes ;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le Néant divin.

Leconte de Lisle, 1818-1894, « Midi », Poésies antiques, 1852.