La pensée-paysage

Auteur : Michel Collot

L’intérêt croissant qui se manifeste depuis quelques années en France
et en Europe pour le paysage n’est pas seulement une mode ni même
un “phénomène de société”, mais un véritable fait de civilisation, qui
correspond à une évolution profonde des mentalités. Il s’oppose à
l’attitude qui a longtemps prévalu après la Seconde Guerre mondiale dans
l’aménagement des villes et du territoire, et qui tendait à faire table rase
du contexte historique, social, culturel et naturel dans lequel s’inséraient
les constructions et infrastructures nouvelles. Or cette abstraction,
caractéristique du “mouvement moderne”, est l’aboutissement d’un type
de rationalité qui repose sur l’opposition du sensible et de l’intelligible, de la
chose pensante et de la chose étendue. Si l’homme a pu ainsi, grâce à l’essor
des sciences et des techniques, conquérir la maîtrise de son environnement,
ce n’est pas sans en altérer les équilibres fondamentaux ni se priver des
apports de l’expérience sensible.
Nous éprouvons aujourd’hui le besoin de renouer avec l’un et l’autre.
Or cela suppose de réformer non seulement nos manières de faire et de
vivre, mais notre façon de penser, et, dans cette perspective, le paysage est
aussi un enjeu stratégique. Il n’est pas seulement un terrain d’action ni un
objet d’étude : il donne à penser, et à penser autrement. Il nous propose,
entre autres choses, un modèle pour l’invention d’une nouvelle forme de
rationalité, que Michel Collot propose ici d’appeler la pensée-paysage, et
qu’il tente de défnir et d’illustrer à travers ses expressions philosophiques,
artistiques et littéraires contemporaines, en faisant dialoguer notamment
poésie et phénoménologie, Orient et Occident, plasticiens et écrivains,
tradition et modernité.

Paru le 1er octobre 2011

Éditeur : Actes Sud

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Alejandro Jodorowsky

C’est comme ouvrir un menhir avec les mains

Cessez de chercher, vous êtes la porte
et les gardiens qui en interdisent l’accès.
Chaque pas vous éloigne du nombril
chimères assoiffées d’aventure.
Vous croyez que le mariage vous libère de la mort
ou que l’argent vous marque dans la hiérarchie divine.
Cessez de chercher, la conscience est le philtre magique,
L’œil capable de rejoindre les orbites vides de Dieu
traversant la mort. Personne ne se rencontre soi-même
en parcourant les mers ou en explorant les cavernes.
C’est difficile, comme ouvrir un menhir avec les mains
car notre âme est plus dure que la pierre.

Alejandro Jodorowsky, Traduit de l’espagnol (Chili) par Martin Bakero et Emmanuel Lequeux
dire ne suffit pas, no basta decir, Le Veilleur Éditions, 2003.