La Prairie

Marie Étienne

Durant la nuit je remontais des herbes denses en tenant par la main un garçon. La prairie était bleue et si belle ! Aucun enfant pour y mourir, aucun crâne sali par les chocs de la guerre, toutefois il fallait par moment se garer de coulées d’eau féroces qui la creusaient sans prévenir, c’était le seul danger mais il n’était jamais mortel, les occupants du lieu savaient s’en préserver, devinant la cavale et la laissant passer, déversée d’où ? absorbée où ? nul ne le demandait.
Cette nuit-là je sais que je perdis la haine, j’avais dit au garçon, sois patient, je t’en prie, ce qui l’avait embarrassé, même fâché, mais je voulais du temps pour contempler l’étendue bleue doublée d’un ciel qui ressemblait, qui répétait, je voyais bien qu’elle n’était pas un abandon, qu’elle était douce, qu’elle nous portait comme une mer.
Et les balles du rêve commencèrent à pleuvoir tandis que nous nous faisions face, nous embrassions sans hâte et sans passion, n’y songeant guère, laissant monter jusqu’à nos lèvres tous ces appels, pépiements et bruits d’ailes, cette force d’aimer timidement tapie en nous. La gaillarde se hissait, devenait rousse, lutine, elle grandissait dans nos oreilles, elle s’agitait autour de nous, très imprégnés, très beaux, indifférents à tout ce qui naîtrait, car nous étions cette naissance. Rien qu’une fois.

Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez Gallimard en Mars 2004

Poème
de l’instant

Maurice Chappaz

Verdures de la nuit

C’est maintenant le silence frais de la nuit
c’est dans ton cœur qu’il faut chercher l’été
qu’il faut tout chercher
je n’ai plus qu’envie de dire
merveille merveille
qui dira la nuit ? qui dira l’été ?

Maurice Chappaz, 1916-2009, Verdures de la nuit, Fata Morgana, 2004.