L’huître qui voulait voyager

Philippe Delaveau

Une huître de Cancale assise en son bouchot Sous un soleil rare et peu chaud Se lassait d’entendre la mer Dans le grand air Aller et revenir courir et redescendre L’obligeant à fermer son toit couleur de cendre Enfin la mer commettait des détours Trônait en de somptueux atours Comme en ose une souveraine Quelle ingrate marraine Qui me nourrit en m’oubliant toujours L’été l’hiver la nuit le jour J’aimerais tant bouger Murmurait l’obligée Cette affaire qui dure à la longue me pèse À y perdre mon aise Rien ne saurait distraire ici mon ordinaire D’autres que moi sans doute invoqueraient leurs nerfs Disait l’ingrate à qui voulait l’entendre Et d’autres mots moins tendres Bref un supplice de Cancale Voilà ce que vivait l’assoiffée de la cale Cette huître on ne sait trop comment Avait eu vent de films de chansons de romans Qui vantent l’amour libre et la joie du voyage Et de mains qui caresseraient

Le toit qui ferme son palais
Où la nacre au-dedans s’embellit sans usage
On me dira votre huître est bien extravagante
Mais toute fable a même pente
Chacun parle et figure et même le muet :
Nul n’entendit jamais animal si fluet
Sous sa dure coquille
Lancer le moindre mot dans le grand jeu de quilles
Qu’on nomme société
L’huître pourtant boit l’eau de mer à satiété
Sans le souci de chercher sa pitance
(D’autres n’ont pas connu cette chance)
Ainsi les animaux sont comme les humains
Peut-être un peu moins fous et seulement moins vains
La chose hélas n’est plus à démontrer
La Fontaine l’a fait en d’admirables traits
Qui ont charmé jadis et nous charment encore
Avec le loup le chien la chétive pécore
Au cours des cent actes divers
De sa Comédie d’univers
(Bien fou celui qui ose le plagier
Même en sa plage de papier
En s’amusant comme je fais
Mais sans d’aussi heureux effets
Je ne suis guère qu’un plagiaire
Dans l’emploi disons-le bien moins que son stagiaire)
Revenons à notre bestiole
À vrai dire un peu folle
Elle connut les joies du train frigorifique
Les gares traversées sous un ciel magnifique
Le désert de la nuit sans étoiles
Les ballots d’objets sous leurs toiles
Une bourriche trop têtue
Puis le tri d’une pogne velue
La morgue d’un serveur au geste sans pitié
Qui la délogera bientôt d’une moitié
D’un couteau preste et sans excès d’aménité
Ite
Missa est
Pourra-t-elle chanter à la gare de l’Est
Ou ailleurs
Voici son heure
Ainsi venu le petit jour
Point de liberté ni d’amour
Et le rêve de beau voyage
Brutalement s’achève en cet indigne outrage
Un malotru prospère à la terrasse d’un café
L’eut fait avec onze autres vite convoquer
En soulignant la ligne du menu
D’un doigt rapide à l’ongle nu
Il vous jette du jus dans le bel œil limpide
Étale sur son pain de seigle du lipide
Et vous arrache l’huître de la nacre
Ronronne de bonheur à ce petit massacre
Vous la gobe sans autre forme de procès

Vous qui voulez voyager : je le sais
Qu’il est plaisant de rêver d’horizon
De plaines traversées de villes sans raison
Voyager voyager un sac sur les épaules
C’est un bonheur bien doux tant qu’on est sur le môle
Et qu’on peut retourner guilleret au logis
Que faire quand on gît
En se sachant perdu sur une terre hostile
Adieu bonheur fragile
Rêves empoisonnés de films ou de romans

Parfois les illusions s’envolent dès Le Mans
Que dire de Paris et de sa grisaille
Roissy le monde et sa mitraille
Bref je vous livre un peu de la morale affable
Que l’on place à la fin du récit d’une fable
Pour instruire ou pour plaire
-  D’entres les deux c’est le second que je préfère

Poème
de l’instant

Francis Coffinet

Je suis de la maison du songe

Si tu hésites entre deux chemins
ne choisis pas celui de la mémoire
mais celui de la feuille creuse
et gagne la racine

Francis Coffinet, Je suis de la maison du songe, Éditions Unicité, 2020.