Khlebnikov pleure

d’Anne Seidel

Khlebnikov pleure

Traduit de l’allemand par Laurent Cassagnau.

Ce premier livre d’Anne Seidel se déploie comme un regard à la fois scintillant et rétrospectif, fait de très lents déplacements qui soulèvent délicatement paysages, histoire obscurcie et souvenirs. Regard transsibérien, glissement en errance à travers la nuit, à la fragile vibration d’une bougie, mais « regard qui ne sait rien de lui-même ». Poésie d’éclats, de reflets électriques sur la neige, livre miroir où figures du passé et du présent se superposent à travers la brume.

La main d’Anne Seidel efface la buée et fait surgir des panoramas entre absence et visage, oubli et blancheur plane. Connaissance, surgissement, reconnaissance : tout se passe « de l’intérieur de l’œil ». Khlebnikov pleure est un jardin d’hiver où les échos des hommes et des territoires, aussi bien sensoriels que réels, imaginés ou traversés, se réverbèrent tout au long du poème et viennent se déposer sur la rétine, dans la mémoire, puis fondre à peine le sol touché, ou déposer au contraire une empreinte délicate, dans de nouveaux scintillements. C’est le livre des lumières perdues, muettes, en forme de « souvenir de neige », sous lequel doucement s’efface l’Europe de l’est, loin d’ici, s’efface dans les regards oubliés qui glissent sur la Neva. On ne sait pas trop ce qu’on regarde au loin, ce qu’on retient et ce qui parvient jusqu’à nous ; si des hommes souffrent encore, s’il pleut ou pas. Difficile de percevoir l’écho clair des larmes, des voix perdues, presque éteintes, chuchotées. Dans les reflets – plats reflets de lacs gelés, de maigres reliefs, un chien, une usine, un poème – joue, fragile, en apparitions-disparitions, l’attente et peut-être un peu de peur, choses tirées, enfouies, très lointaines : noires.

Noires de silences, traces tranchantes de rails luisants dans la nuit. Dans le cœur de pays où affleurent encore de manière sourde les signes de l’exil et de la déportation. Cet « espace de neige », espace vu, tu, reste « impensé », sa continuité nous échappe, fragmentée, ressassée. Nous sommes nous-même enfouis entre présent et histoire, qui essayons de remonter nos traces sous la clarté paradoxale de la neige. Nos empreintes, entre les arbres, à travers les rêves, sont diffuses. Un passage à peine assez grand pour nous laisser passer. Des tas de ruines de « temps dérobé ». La douleur en héritage d’une idée russe abandonnée au fond de la mémoire, et de générations enfermées dans leur propre terre. Ici, au milieu de la clarté plane de la lumière d’hiver, nous sommes incertains d’être au bon endroit, ni de comprendre le poids du silence dans chaque mot. Nous qui cherchions à combler quelque chose, nous qui « nous sentions abandonnés » dans cette blancheur qui tombe.

Paru le 10 septembre 2020

Éditeur : Unes

Genre de la parution : Recueil

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Coplas

Ce que tu nommes l’avenir
est un futur antérieur où
jamais nous ne pourrons aller.

José Bergamín, « Coplas », Traduction de L.-F. Delisse, Revue Caravanes 8, Éditions Phébus, 2003.