Jusqu’au coeur d’Alain Brissiaud

Jusqu'au coeur d'Alain Brissiaud

Le fragment n’existe plus du poème. Relié au cosmos, au rythme de l’Univers, le souffle essaimé par la puissance des images tracées par la langue d’Alain Brissiaud ouvre aux horizons inexplorés d’une dimension sacrée, celle de l’Art, lorsque la Littérature existe, encore, à nouveau. L’évocation du paysage et la rencontre amoureuse deviennent supports d’un questionnement sur le rapport au monde et au sens. Au-delà de l’épaisseur référentielle du langage, et bien ailleurs que dans sa trame autotélique, cette poésie est le lieu de l’invention et de la conscience tout à la fois. Lyrique s’il en est, le verbe n’en propose pas moins un renouvellement du genre. Loin des confessions intimes, la parole devient outil de connaissance, lieu d’un constat, celui de sa propre précarité, lorsque ses bribes, ses assertions, ses questionnements et ses affirmations aboutissent à l’évidence de son impuissance à rendre compte de l’absurdité de l’existence. Pour autant Alain Brissiaud n’est pas un poète de la discontinuité, du séisme et de la dislocation du langage. C’est là le tour de force, la magie, car dans l’emploi d’une syntaxe dont il préserve la structure, les champs lexicaux déployés de manière antithétique se font métaphore de ce désir d’être au monde et de l’impossibilité d’en habiter les espaces. Sourde alors l’horizon d’une transcendance, pas celle qui mène à une mystique, mais celle issue du cri fertile révélateur de la puissance des gouffres. Jusqu’au cœur, celui-là même d’où se dévoile la fragilité du langage, mène la poésie au-delà du silence.

Carole Carcillo Mesrobian

Révélé dans la revue Les Hommes sans Épaules (n°39, 2015), Alain Brissiaud a publié un premier recueil remarqué : Au pas des gouffres (Librairie-Galerie Racine, 2016). Jusqu’au cœur, son deuxième opus poétique, se compose de cinq ensembles (Terre d’octobre, Balise de brume, La presqu’île, Les yeux fermés et Communion solennelle), qui révèlent un poète de la fragilité et de l’amour ; une poésie épurée, concentrée d’émotion, et qui malaxe sans trompe l’œil, l’incertain, la douleur, l’absence, la lumière, pour tenir debout face à l’engloutissement qui menace.

Christophe DAUPHIN

La nuit glisse entre nous

le temps de compter nos blessures

de revenir aux anciens rêves

n’étions-nous pas amis

le ciel est passé sur nos yeux rougis

les deux silences

ont fabriqués le gris de l’un et de l’autre

je viendrai comme une chute

me laver à ton eau

donne-moi en échange

ton drap de

neige

Paru le 1er mai 2017

Éditeur : Librairie Galerie Racine

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.