J’ai vu les muses de Leonardo Sinisgalli

Unique, étrange, l’œuvre de Leonardo Sinisgalli, mort à Rome en 1981, ne cesse à présent d’être redécouverte. Les Éditions Arfuyen ont été les premières en France à publier cette œuvre, du vivant même de son auteur (L’Âge de la lune, trad. Gérard Pfister, bilingue italien-français, 1981), et à éditer quinze ans après l’un de ses textes en prose les plus denses (Horror vacui, trad. Jean-Yves Masson, 1995). La parution en édition bilingue de son chef d’œuvre, J’ai vu les Muses, dans une admirable traduction à laquelle Jean-Yves Masson a travaillé durant plus de dix ans est symbolique tout à la fois de la continuité de la ligne des Éditions Arfuyen et de cette nouvelle jeunesse de l’œuvre de Sinisgalli.

Leonardo Sinisgalli est né en 1908 à Montemurro, en Basilicate. Son père, couturier, part en 1913 s’installer en Colombie. Sa mère est l’aînée d’une famille de 7 enfants dont 5 émigrent eux aussi en Colombie. L’enfance de Sinisgalli est marquée par les paysages austères et splendides du Basilicate. Envoyé chez les Salésiens puis les Frères des écoles chrétiennes, Sinisgalli est un très brillant élève. Malgré son don et son enthousiasme pour les mathématiques, il opte pour un diplôme d’ingénieur. Nouveau revirement : en 1932, il s’installe à Milan où il fréquente les milieux littéraires. À la suite d’un cycle de conférences qu’il est amené à donner pour la promotion du linoléum, il entre en 1938 chez Olivetti pour s’occuper de la publicité. Avec l’aisance matérielle, cette activité lui donne l’occasion de collaborer avec de nombreux artistes.

En 1945, Sinisgalli traduit L’âme et la danse de Valéry et Voyageur sur la terre de Julien Green, et travaille à la traduction de quelques poésies en dialecte lucanien. En 1950, Furor mathematicus rassemble tous ses écrits sur les mathématiques, l’architecture, les sciences et la technique. Soucieux de ne pas séparer cultures littéraire et scientifique, il fonde à Rome en 1953 la revue Civiltà delle macchine. Installé définitivement à Rome, Sinisgalli voyage beaucoup. Il rencontre Cummings, Borges, Klee, Stravinky, Michaux, Le Corbusier. Il travaille pour la compagnie pétrolière AGIP puis pour Alitalia. Le poète, qui se consacre toujours davantage au dessin, expose à Milan et à Rome. Il meurt à Rome en janvier 1981. À sa demande, il est enterré dans les « Champs Elysées » de sa terre natale, la « Lucanie ».

Paru le 1er février 2007

Éditeur : Arfuyen

Genre de la parution : Version bilingue

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.