In Vivo de Marianne

In Vivo de Marianne

Je me laisse pousser les dents, les bras, la langue
et les oreilles.
Je laisserai ma mâchoire s’ouvrir dans ce craquement
que tu entends déjà ;
jusqu’à ce que ma bouche saigne,
jusqu’à ce que mon palais se déchire,
au son de cette toile que l’on découpe à mains nues ;
jusqu’à ce que ma glotte élastique se tende,
jusqu’à céder,
avec ce bruit de fouet que tu entends claquer
jusqu’à ce que mes cordes vocales s’étirent,
s’étirent jusqu’à s’entortiller
tout autour de mon cerveau
jusqu’à ce qu’il explose d’être trop serré
au creux de ce crâne…

Paru le 1er juin 2013

Éditeur : Unicité.

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.