Igitur. Divagations. Un coup de dés de Stéphane Mallarmé

Nouvelle édition présentée et établie par Bertrand Marchal.
Dans son éclairante préface à ce volume entièrement revu et structuré par ses soins, Bertrand Marchal évoque les perspectives de l’entreprise mallarméenne telle qu’elle commence à s’exprimer dans unc lettre à Verlaine et telle qu’elle continuera de s’affirmer par la suite. Mallarmé se déclare en quête « d’autre chose » que ce qui fait d’ordinaire l’objet de la poésie. Et précisémcnt, souligne Bertrand Marchal, « Autre chose, ce pourrait être
au fond le programme, ou le titre de ce volumc qui, d’ Igitur au coup de dés en passant par les Notes sur le langage et Divagations, donne toute la mesure, ou la démesure, du rêve mallarméen en même temps que ce que le poète appelait, au temps où il entrevoyait l’issue d’une crise de plusieurs années, le "fondement scientifique" de son œuvre. »

Paru le 1er octobre 2003

Éditeur : Gallimard

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.