INSURGÉE

Jeanine Baude

Rouges le trait l’écriture
Saillants sur le vif
Le poids du monde enclavé
Le détourner d’un son d’une voyelle
Le broyer en fines particules

Et ensoleiller le vivant

Ta peur endormie
Ton glaive porteur de beauté
Réveiller la soif sous la glaise
Rouler la boue son chant sourd et lent
Malaxer son rêve enfoui

Sa durée plaie vive encore enterrée

Prise entre les phrases leur miel
Et qui saignent entre les herbes
Le vent te tient assurée d’un envol
Qui sera ce cri cette voix
Sur le devant de l’étang sa houle

Et tu portes le sang et le sens au-delà des rives

Giratoires sur les soirs enfumés crépusculaires
Si leur rougeoiement sillonne
Les champs levés le soc des charrues
La voie les mots creusés leur haleine
Le chaud des éclats de salive sur le sel

Et tu parles tu écris sur la mer ses décombres

Dans une mise au net de ses créatures amphibies
Quand la double langue le métal le cercle
De l’aveu brisent le temps étranger
Du soluble dans l’air des parois broussailles anonymes
Quand messagère fascinante fascinée au centre

Tu lèves le voile des cimes.

Jeanine Baude

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.