Filles en fleur dans la poésie sanskrite de Dominique Wohlschlag

L’Inde est terre de contrastes. Elle hante notre imaginaire de mendiants hagards grouillant sur le parvis des temples comme de bayadères langoureuses dansant sur les bords d’un étang. Imperturbable, l’ascète nu marche au milieu de senteurs et de mélodies flottantes d’une enivrante sensualité. Un moine bouddhiste du 11ème siècle aime les fleurs. De rhétorique s’entend. Dans un monastère perdu du Bengale il compose pour la postérité durant ses loisirs un bouquet de 1738 vers « bien tournés », puisés çà et là dans l’immense réservoir du kâvya, la poésie lyrique sanscrite. Il y est question de nostalgie amoureuse, de dieux, de saisons, d’exploits chevaleresques, mais aussi de misère, d’adultères, de fantômes. La présente sélection retient les pièces où les poètes se sont ingéniés à décrire l’instant trouble où la jeune fille devient femme. Nulle part ailleurs on ne touche plus à l’indicible, c’est-à-dire à la fugace essence de la poésie. En se découvrant à elle-même la Beauté devient Pouvoir mais elle ne le soupçonne pas. Eros est bien né. Il est à l’affût mais la belle ignore encore jusqu’à son nom.

Paru le 1er septembre 2005

Éditeur : Aire

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.