Eaux profondes de Roger Munier

Eaux profondes de Roger Munier

Collection « Les Cahiers d’Arfuyen »

Philosophe de formation après plusieurs années chez les jésuites, en compagnonnage avec Jean Mambrino, Roger Munier, âgé de 84 ans, est l’un des écrivains les plus admirés et les plus secrets de notre époque. Il est depuis leur origine l’un des auteurs tutélaires des Éditions Arfuyen, qui ont publié sept de ses ouvrages : Terre sainte (1980), Éden, Arfuyen, 1988 ; Requiem, Arfuyen, 1989 ; Stèle pour Heidegger, Arfuyen, 1992 ; Exode, Arfuyen, 1993 ; Dieu d’ombre, Arfuyen-Le Noroît, 1996 ; Adam (2004). Arfuyen a également publié en 1993 ses traductions d’Angelus Silesius sous le titre L’errant chérubinique (édition bilingue).

Les nombreux livres jusqu’à présent parus de Roger Munier ne sont à ses yeux que les marges d’un ensemble beaucoup plus vaste et ambitieux : ses Carnets, conçus dès l’origine comme son œuvre majeure, à la manière de ceux d’un Joubert (cf Le Repos dans la lumière qui a paru en février dans les Carnets spirituels). Ensemble considérable dont nous ne connaissons encore que les quatre premiers volumes. Les Eaux profondes sont le cinquième volume des ces Carnets. Le suivant, en préparation, paraîtra également chez Arfuyen.

Le livre

Dans une note liminaire, Roger Munier présente ainsi son ouvrage : « Ce livre est le cinquième d’une série publiée sous le titre générique d’Opus incertum et dont le dernier en date est Le su et l’insu (Gallimard, 2005). On y retrouvera certains des thèmes récurrents dans les écrits antérieurs, mais autrement abordés, à la faveur d’un lent cheminement qui fut celui de la vie même en ses rencontres. Avec, peut-être, une insistance ici plus marquée dans la prospection des régions peu fréquentées qu’évoque le titre, souvent exclues de nos existences de surface, mais qui les hantent sourdement. »

Les Eaux profondes : celles qui s’écoulent, sombres et puissantes, sous le miroitement de nos jours sans que nous en ayons conscience autrement que fugitivement, par éclair, sans que nous en sachions rien retenir. Toute l’entreprise de Roger Munier est de se rendre attentif, jour après jour, instant par instant, à ce qui se passe là, dans ce qu’Eckhart appelle « le fond de l’âme » et qui, disait-il, n’a pas de nom. Quels mots pour dire cela qui est en deçà des pensées, des sentiments, des émotions ? Quels mots pour dire ce qui nous est le plus essentiel et semble, pour cela même, devoir nous rester à jamais inconnu ?

C’est l’entreprise de toute une vie : une sorte de contemplation toute particulière, faite à la fois de pure réceptivité et d’intransigeante acuité. De véritables Exercices spirituels qui pourraient évoquer ceux d’Ignace de Loyola, appris durant tant d’années de vie jésuite, comme en témoignent bien des notations. « Exercices de silence, écrit Munier. Le paysage, toujours composé, se délite. Le poétique, le beau, n’est que de notre côté. » « Exercice d’identité. L’un l’autre se regarder, longuement, profondément, sans faiblir. Jusqu’à l’insoutenable. » Exercice d’humilité aussi : « Dieu n’est pas le Très-Haut. Il n’est pas non plus le Très-Bas. Il est le Profond. Le Tréfonds d’ici-bas. » Exercice d’hospitalité enfin : « Dieu sans forme, sans visage, sans être, se réjouit de tous les refuges qu’on Lui donne, dans les formes parallèles indigentes, dans les mots. »

L’auteur

Roger Munier est né le 21 décembre 1923, à Nancy. De formation philosophique, il a occupé longtemps un poste de responsabilité dans les organisations professionnelles de la métallurgie ; menant une existence double, il écrit le matin avant de se rendre à son travail. Actuellement en retraite, il vit à la campagne, au pied des Vosges. L’’un des premiers à traduire l’œuvre de Heidegger en français (Lettre sur l’humanisme dès 1953), il a dirigé, chez Fayard, la collection L’espace intérieur, y publiant des textes des grandes traditions : hindouisme, bouddhisme, taoïsme, Islam et grands mystiques occidentaux, autant que des œuvres d’auteurs modernes occupant une place de choix dans l’espace intérieur de notre temps. Il a exercé une importante activité de traducteur de l’allemand, l’anglais, l’espagnol et le grec : Angelus Silesius, Kleist, Octavio Paz, Antonio Porchia, Roberto Juarroz, Héraclite et un volume de Haïku. Outre ses essais critiques, notamment sur les poètes, et des textes philosophiques qui le situent dans la ligne des mystiques rhénans, il tente une parole nouvelle, au point de rencontre entre philosophie et poésie.

Paru le 1er septembre 2007

Éditeur : Arfuyen

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.