Dire, encore, d’Agnès Rouzier

Dire, encore, d'Agnès Rouzier

Ré-édition des textes posthumes parus dans Le fait même d’écrire en 1985 (CHANGE/SEGHERS) agrémenté d’un poème paru dans le journal Le Monde, édition du 19 avril 1982.

LETTRES À UN ÉCRIVAIN MORT
SÉRÉNITÉ
PETITE MAISON
À HAUTE VOIX
LA FOLIE
JOURNAL I&II
ÉCRIRE…

Première page

« Mon cher Rilke,

Étrange la ville. Étrange la promenade : cette grisaille ramassée et bavarde. Partout nous regardions. Automates courtois, nous portions en nous ta lettre. Elle nous étiquetait sur le brouillard. Si trouble que soit l’atmosphère elle voilait à peine l’intensité de notre regard, nous faisant seulement sursauter au passage de certaines silhouettes plus aiguës, ou au contraire, partout, éparses. En elles nous écoutions battre les jours : horaires précis, vigilance fictive. Tels, nous allions d’un pas qu’on eût dit fixe. Nous avions un peu peur, lissant du doigt les grilles d’un square, observant une laide église. Tout le poids de notre corps aux épaules, nous étions légèrement voûtés, certainement un peu sournois. Et nous allions, pliés, ne brûlant pas les étapes. Seule la lenteur, alors, était épiphanie, une épiphanie dense, étale, partout endiguée de murailles. Il importait tout autant de suspendre que de surprendre. Chaque passant devait en nous trouver sa halte, dût-elle être désignée par un léger sursaut de frayeur. À cet instant d’ailleurs que signifiait avoir peur ? Simplement dire avec une insistance inopportune, dire ce regard, cette douce douceur : celle qui insiste et qui efface. La vieille dame nous entraînait aux confins de l’absence et du silence. »

Extrait de Lettres à un écrivain mort.

Paru le 1er juin 2015

Éditeur : BRÛLEPOURPOINT

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Une tristesse bleue et grise

Évidemment l’orgueil et la trouble passion
Les papiers arrachés, bien sûr, les volets clos
Les livres sans mémoire et presque à l’abandon
L’étui de ton violon fermé comme un sanglot
Mais penser à tes gestes carrés vers les miens
La presque cruauté, la langueur infinie
Le rire en plein désir et les larmes à la fin
M’ont fait aimer la mort et préférer la vie

Sarclo, Une tristesse bleue et grise, « Éloge d’une tristesse », Côtes du Rhône Productions, 1992.