Des hordes d’arbres aux noms imprononçables se déversaient sur nos faubourgs

Vénus Khoury-Ghata

Des hordes d’arbres aux noms imprononçables se déversaient sur nos faubourgs

Au déclin des saisons

Entraient en collision avec les nôtres devenus herbeux à force de méditation

Humilis au pied bot drapé dans manteau emprunté au loup

Quercus aux tympans percés par oiseaux récriminateurs

Oléastre noir des sécrétions des cimetières

Nous les attendions avec bâtons haches et chiens mangeurs d’écorce

Nos veuves les pourchassaient de leurs aboiements

La lune leur lançait son trop plein de pierres et d’étincelles

Ils repartaient sans avoir écarté le sillon d’amour d’une seule rose

Sans avoir touché la nuque velue d’un seul chèvrefeuille

Ou montré les blessures de leurs genoux au hêtre guérisseur

Reculaient jusqu’au fleuve où vider leurs poches remplies de hannetons

Nous assistons à leur débâche à travers les interstices du paysage

des trouées de l’air hébergé en temps de canicule

Hirsutes

Échevelés

et la suie de leur âme laissant sur notre linge

le cœur de la mère allait aux arbres roturiers

à l’orme qui retient le rêve à l’entrée de l’enfer

à l’arbousier aux yeux d’or

leurs photos sur nos murs remplaçaient celles d’ancêtres partis en transhumance

d’un frère mort pour avoir écrit un livre avec les mots du grenadiers qui
éclaboussait notre seuil de son sa salive de sang

il n’y a pas de paysage heureux

à Jean-Marie et Gémia Le Clezio.

Poème
de l’instant

Treizième poésie verticale

Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale, traduit de l’argentin par Roger Munier, Librairie José Corti, 1993.