Des enfants et des monstres

Auteur : Pierre Alféri

Des enfants et des monstres

À l’ère téléphage, le câble fait valser les films en boucle et le satellite les met en orbite en attendant les self-serveurs. Le cinéma peut tout partager avec la télé, il lui résistera par un trait bien plus que technique : la projection vient de derrière, nous met en garde. Le caisson lumineux, lui, nous plonge dans son tube. Les films y sont des souvenirs, déchets, carlingues de vieux vaisseaux encombrant le ciel cathodique. Souvenir d’une séance, mais sans son sex-appeal. Souvenir qu’on n’a pas, et désir d’une séance. Occasion d’un retour critique ? Plutôt : comme on enfourche un cheval de manège, en saisir un au vol et jouer la curiosité contre la nostalgie.
Cette suite d’articles, pour la plupart publiés en ligne sur le site des Cahiers du cinéma, certains dans la revue Vacarme, s’organisent autour de quelques faits ou éléments constitutifs, pour Pierre Alferi, du pouvoir qu’exerce le cinéma sur nous. D’abord le fantastique et l’immaturité qui sont d’ailleurs, hors même le genre dit fantastique qui fait ici l’objet de beaux développements, au cœur du cinéma qui produit des fantômes animés. Pierre Alferi s’attache à l’évocation et à la critique aussi bien des films à effets (science-fiction, monstres, vampires, etc.) que d’œuvres plus discrètes, elliptiques, mais pas moins efficaces (ainsi du cinéma de Jacques Tourneur). Ensuite la mélancolie filmée à travers cette manière qu’ont certains héros non pas de regagner le monde qui leur a été refusé, mais d’en faire leur deuil. Ensuite encore, bien sûr, les acteurs, ce qui les fait, peut-être, des êtres d’un genre unique dont les personnages endossés seraient les espèces. Quelques portraits pour cerner une singularité qui ne s’affiche pas, hyperphysique, qui se laisse entrevoir de rôle en rôle, entre les avatars.
Enfin, quelques articles imaginent des cinéastes à partir de leurs films. Certains s’appuyèrent sur un modèle déjà classique du beau, dans le théâtre et la peinture, pour maintenir farouchement une volonté d’art dans l’usine à films (Lang, Murnau, Ulmer, Preminger). D’autres, arrivés un peu tard, ont mimé cette volonté (Minnelli, Corman, Lynch, Kitano).

Paru le 1er janvier 2004

Éditeur : POL

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Le Poids vivant de la parole

On peut écrire, et l’on écrit ;
On peut se taire, et l’on se tait.
Mais pour savoir que le silence
Est la grande et unique clef,
Il faut percer tous les symboles,
Dévorer les images,
Écouter pour ne pas entendre,
Subir jusqu’à la mort
Comme un écrasement
Le poids vivant de la parole.

Armel Guerne, 1911-1980, Le Poids vivant de la parole, Éditions Solaire, 1983.