Dehors est une maison…

Serge Pey

Dehors est une maison
et le vent s’éteint comme la lumière
Mon drapeau est une voix
échappée d’une statue qu’on démolit en cas d’urgence
Quand je hisse mon drapeau
à l’intérieur de la cave j’allume un ventilateur
pour le faire flotter

Les ombres parlent avec les ombres
Nous respirons leurs voix qui se fracassent
sur les ponts
Écoutez :
Les hommes sont des couloirs qui dévalent de la montagne
Écoutez :
Mon chien chante ce matin
Je vois sa voix qui partage ses os avec les miens

Partout on brûle des livres
La terre et les arbres aboient contre les avions
Les paroles ne parlent plus
Les mots se mouchent dans leurs doigts

À voir la voix !
On entend des dents et des gorges sciées
À la boucherie on vend des paroles comme des langues arrachées
Écoutez :
Ils ont tué nos mots et notre voix est ce qui reste
Nous avons des drapeaux transparents qui flottent
dans notre dos
Notre voix est une main aux doigts coupés

Écoutez :
Le poème vote Le poème rote
Il vomit des verbes sur des temps qui n’existent plus

Voixyez :
Un poème abandonné mentionne sur son mode d’emploi :
Usage dangereux / À lire en cas d’urgence
Ne laissez pas à la portée des enfants
Un clown déguisé en chien revendique un droit de voirie :
Hôpital Silence Rangez-vous sur le bas-côté
Préparez vos cartes d’embarquement
Occupation du domaine public
Fin provisoire d’autoroute

Poème
de l’instant

Olivier Barbarant

Essais de voix malgré le vent

Voilà dix ans que je tente passer la rampe sans trop forcer les choses ni les mots gaspillés
Tant que faire se peut à éviter les coups de glotte ou le leurre d’en rajouter
Dix ans à prendre les pages pour cet étrange mégaphone où le murmure porte au loin sans briser si possible sa première douceur
À croire qu’avec le livre ouvert c’est le frisson qui se propage et qui peut-être se survit

Dix ans à vous prêter entre mon corps et l’ombre ce bruit de branche agitée qu’un jour vous aussi avez entendu
Sans toujours songer à le dire si bien que je le fais pour vous
Rêvant des phrases et formes de remords comme une mûre dans les ronces
Rompant lentement le silence jusqu’à nos lèvres écorchées
Pour faire place au peu de jours de vous à moi qui nous rassemble.

Essais de voix malgré le vent, Éditions Champ Vallon, 2004.