Dehors est une maison…

Serge Pey

Dehors est une maison
et le vent s’éteint comme la lumière
Mon drapeau est une voix
échappée d’une statue qu’on démolit en cas d’urgence
Quand je hisse mon drapeau
à l’intérieur de la cave j’allume un ventilateur
pour le faire flotter

Les ombres parlent avec les ombres
Nous respirons leurs voix qui se fracassent
sur les ponts
Écoutez :
Les hommes sont des couloirs qui dévalent de la montagne
Écoutez :
Mon chien chante ce matin
Je vois sa voix qui partage ses os avec les miens

Partout on brûle des livres
La terre et les arbres aboient contre les avions
Les paroles ne parlent plus
Les mots se mouchent dans leurs doigts

À voir la voix !
On entend des dents et des gorges sciées
À la boucherie on vend des paroles comme des langues arrachées
Écoutez :
Ils ont tué nos mots et notre voix est ce qui reste
Nous avons des drapeaux transparents qui flottent
dans notre dos
Notre voix est une main aux doigts coupés

Écoutez :
Le poème vote Le poème rote
Il vomit des verbes sur des temps qui n’existent plus

Voixyez :
Un poème abandonné mentionne sur son mode d’emploi :
Usage dangereux / À lire en cas d’urgence
Ne laissez pas à la portée des enfants
Un clown déguisé en chien revendique un droit de voirie :
Hôpital Silence Rangez-vous sur le bas-côté
Préparez vos cartes d’embarquement
Occupation du domaine public
Fin provisoire d’autoroute

Poème
de l’instant

L’ARDEUR COSMIQUE

L’Ordre et la Vérité sont nés
de l’Ardeur qui s’allume.
De là est née la Nuit.
De là l’Océan et ses ondes.

De l’Océan avec ses ondes
naquit l’Année,
qui répartit jours et nuits,
régissant tout ce qui cligne des yeux.

Rig-Véda, « L’ARDEUR COSMIQUE », traduit du sanskrit par Louis Renou, Du feu au cœur du vent, Trésor de la poésie indienne, Édition de Zéno Bianu, Poésie/Gallimard, 2020.