Déclinaison du temps premier III (extrait)

Véronique Tadjo

(Et je suis maintenant dans un lieu où m’abandonne tout lendemain. La beauté et la vie douce se sont évaporées. Je dois me rendre à l’évidence : Le temps trébuche, nous a délaissés.)

j’aurais pu te perdre
dans la guerre
Ville saccagée
j’aurais pu te perdre
cadavre anonyme
parmi tant d’autres

(Roquette sur le toit de ta maison, vitres éclatées, murs éventrés, débris, poussière de mort. À quelques secondes près, tu l’as échappé belle !)

mort-fratricide
mort-mercenaire
mort-enfant-soldats
de l’amour
il ne reste que le sang

le vent souffle une pluie
acide de mauvaises intentions
je cherche la solitude
qui me conduit aux autres
la surdité
qui m’ouvre les yeux

nous avançons à reculons
et le miroir
nous cache la vérité

Véronique Tadjo, Côte d’Ivoire et France (1955 - )
in Déclinaison du temps premier

Poème
de l’instant

Carl Norac

Avant de tout dire

Toute la beauté du monde, je ne peux pas te la dire. Mais rien ne m’empêche d’un peu l’approcher avec toi.

Il y a de si grands murs qui cachent les jardins, des dépotoirs au bord des plages, des ghettos dans des îles, tant de blessures aux paysages.

Par bonheur, un peu de splendeur demeure alentour et le dire, même tout bas, par amour, c’est croire encore qu’un jour, nous irons la trouver, toute la beauté du monde.

Carl Norac, « Avant de tout dire », Le livre des beautés minuscules, Éditions Rue du Monde.