Déclinaison du temps premier III (extrait)

Véronique Tadjo

(Et je suis maintenant dans un lieu où m’abandonne tout lendemain. La beauté et la vie douce se sont évaporées. Je dois me rendre à l’évidence : Le temps trébuche, nous a délaissés.)

j’aurais pu te perdre
dans la guerre
Ville saccagée
j’aurais pu te perdre
cadavre anonyme
parmi tant d’autres

(Roquette sur le toit de ta maison, vitres éclatées, murs éventrés, débris, poussière de mort. À quelques secondes près, tu l’as échappé belle !)

mort-fratricide
mort-mercenaire
mort-enfant-soldats
de l’amour
il ne reste que le sang

le vent souffle une pluie
acide de mauvaises intentions
je cherche la solitude
qui me conduit aux autres
la surdité
qui m’ouvre les yeux

nous avançons à reculons
et le miroir
nous cache la vérité

Véronique Tadjo, Côte d’Ivoire et France (1955 - )
in Déclinaison du temps premier

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.