D’Espagne et d’ailleurs

Poèmes d’une vie

D'Espagne et d'ailleurs

Avant aussi,
bien avant la révolte des ombres,
bien avant que des plumes en feu ne tombent
sur le monde
et qu’un oiseau puisse être tué par un iris.
Avant, avant que tu m’aies demandé
le chiffre et le lieu de mon corps.
Bien avant le corps.
À l’époque de l’âme.
Quand tu fondas sur le front sans couronne du ciel
la première dynastie du rêve.
Quand, en me regardant dans le néant,
tu inventas le premier mot.
Alors, notre rencontre.

Traduit de l’espagnol et présenté par Claude Couffon. Toute une vie de poésie est réunie dans cette anthologie du grand poète espagnol, compagnon de Lorca, décédé en 1999.

Rafael Alberti – près de quarante années d’exil – est le poète de Cadix comme Federico García Lorca, qui fut son ami, fut et demeure le poète de Grenade. Né en 1902, il donne d’abord à ses poèmes un théâtre d’oiseaux, de mer et d’anges, de bleu, de givre et d’épées. Comme García Lorca, il écrit pour la scène et peint. Il voyage.

L’Espagne, alors éclatante de fertilité créatrice, va bientôt noyer dans la peur et le sang son deuxième Age d’or. Alberti, à qui les Bons Pères ont au collège bien fait sentir qu’il était d’une caste sans lustre ni fortune, a déjà tourné ses antennes vers l’autre Espagne, celle des pauvres et des refusés. Une gravité apparaît dans ses vers, et parle parfois par la « rumeur de la mer ». Son engagement politique le prépare à prendre parti ; l’exil s’ensuivra.

Les aléas de la vie nous sont dits par Claude Couffon, de longtemps fidèle à ce poète dont on a écrit qu’il était la « mémoire d’un siècle de poésie ». Les livres ont les marques du temps (le surréalisme) et leurs cicatrices (la guerre civile). La musique des vers crie du fond de la gorge ce temps où « la peur avait un son de gong sans huile » … A l’écoute des murs – ô prisons sans château… -, de la joie innocente de son chien, de la mémoire, Alberti fait siennes les terres de son errance, Rome ou les rives du Paraná : « Aujourd’hui les nuages m’ont apporté/ en volant, la carte d’Espagne » … La boue, la boue glacée même est faite de terre, d’eau, et de lumière. Les honneurs sont venus, et le retour.

Claude Michel Cluny (1999)

Paru le 1er juin 2021

Éditeur : Le Temps des cerises

Poème
de l’instant

À la verticale

Quand même le ciel serait lacéré
par nos ombres meurtrières,

recousons-le avec les fils ténus,
et même usés, de nos poèmes

à la verticale de l’hiver comme de l’été
traversés de vents contraires,

gonflés d’une irréductible confiance
en l’impossible advenue.

Réginald Gaillard, Hospitalité des gouffres, « À la verticale », Éditions Ad Solem, 2020.