Correspondance (1919-1935)

de Panaït Istrati et Romain Rolland

Correspondance (1919-1935)

Édition de Daniel Lérault et Jean Rière.

Singulier destin que celui de ces lettres ! Traitant de sujets « sensibles » en des temps de « guerre froide », leur publication fut différée pendant quarante ans (de 1947 à 1987) car il s’agissait là d’une véritable bombe idéologique. Cette correspondance croisée, bien loin de n’être que l’évocation de la rencontre et de l’amitié entre ces deux hommes, est aussi et surtout un document psychologique et un acte politique. En 1987, quelque peu hâtivement, fut proposée une version aux transcriptions incomplètes ou réécrites (« francisation » des textes d’Istrati). En 1990, une nouvelle édition parut, mais sans l’indispensable fidélité aux autographes. Il convient d’en procurer enfin une version intègre, à défaut de pouvoir être intégrale, des lettres ayant été perdues, voire détruites. Ainsi, par souci d’authenticité et afin de rendre évident le travail opiniâtre d’Istrati pour maîtriser une langue qui n’était pas celle « maternelle », c’est le texte brut des lettres qui est donné, toute francisation étant exclue.
Cette correspondance nous renseigne sur une « politique de l’Amitié » telle que la concevait et la vivait chacun d’eux, sur leurs illusions et leurs contradictions quand ils entendaient ériger une mythique « indépendance de l’Esprit » face aux pouvoirs et aux totalitarismes du XXe siècle. Elle révèle aussi que, l’Histoire ayant fait irruption plus qu’en d’autres siècles dans la vie des peuples et des individus, amitiés et amours n’ont pu y échapper et, parfois, n’y ont pas résisté… C’est ce qu’il advint à ces deux hommes. À la fusion lyrique des débuts succède la prise de conscience de divergences irréversibles. Ces lettres sont inséparables des engagements comme des errements politiques de l’époque, où le refus de l’indifférence, le courage, l’exigence de vérité ont pu se transformer en crédulité, en sectarisme. La fin ne peut qu’être tragique. André Gide pensait que le monde serait sauvé par « les hérétiques » et non par les conformistes. Aux lecteurs d’en juger sur pièces.

Paru le 2 mai 2019

Éditeur : Gallimard

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.