Avec ce qui commence

Marc Alyn

Dans cette ville où tout se vend je suis le vent
je suis la marge.
Je vais où m’entraîne le chant. Oiseau libre je
prends le large.

Le verbe est semblable à la mer. Il a le goût salé
des larmes.
Je suis la bouche qui profère au nom des dieux
le sens du drame.

J’ai charge des mots solennels qui aident l’âme
à s’élever.
J’invente s’il le faut le ciel. Je donne à vivre
et à rêver.

Hors ma voix qui vient les fouetter les sons se
suivent se ressemblent :
Sans fin il faut ressusciter ces mots de Panurge
qui tremblent.

Je dis l’amour avec mon sang. L’enfance est un fruit
que je cueille
Parmi les astres éclatants qui la nuit nichent
dans les feuilles.

Tel un changeur les monnaies d’or je pèse et compte
les paroles.
En songe je vais chez les morts chercher mon Eurydice
folle.

Comprenez-vous que dans mon chant ce qui chante
c’est le silence ?
Je n’existe pas à plein temps. Je suis avec ce qui
commence.

Comme un sablier renversé le ciel a glissé dans ma
tête.
Je fais la fête avec les fées. Laissez s’envoler le
poète !

Poème
de l’instant

Treizième poésie verticale

Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale, traduit de l’argentin par Roger Munier, Librairie José Corti, 1993.