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Poème

Un effort de clarté



poète
      Claude Ber
poème
      un effort de clarté j'ai fait
j'ai toujours fait un effort de clarté
labourant foulant la langue de mon piétinement
épelant à ce labeur de labour le poème
dans l'aller retour de la langue d'un bout à bout d'elle-même
fouillant l'ornière
par une de ces prémonitions donnant sens à l'insensé - mémoire d'un futur et anticipation du
passé plus que de l'avenir -
au fond du sillage sillonné de mots dont je ne sais le son qu'en glossolalie de langues brisées
déchiffrées déchirées de ce recreusement
par cet aveuglement paradoxalement phare de vigie - mais phare de bambou cassants
craquants et de paille dans un ouvert de terre noire -
j'ai fait un effort de clarté comme
sachant qu'il allait falloir aller dans la plus grande nuit
qu'il allait falloir accompagner la traversée de la plus grande nuit
et séjourner dans le nul séjour de cette nuit qui n'est pas le contraire ou le revers du jour ni
même une claque de nuit contre la lumière du jour
mais la sorte de jour de là-bas où c'est jour-nuit quand aucun des deux n'a plus cours et ne
sont rien ni en eux-mêmes ni l'un par rapport à l'autre - et même cela encore trop dit pour là-bas
où se soustrait tout de tout -
là-bas où tout est trop et trop peu
trop le loin trop la douleur
- mais de toute façon toujours trop n'importe quelle douleur -
cela j'ai appris là-bas
la douleur toujours trop
l'obscurité toujours trop
alors j'ai fait un effort de clarté

un primitif effort de clarté j'ai fait
dans ce lieu du non-jour-non-nuit-non-tout
m'efforçant modestement
apprenant dans l'humilité et l'humiliation de la folie
l' effort à faire pour
simplement la possibilité encore de mots comme jour ou nuit
et de ce jour - ou de ce non-jour -
je n'ai cessé de lessiver la peau du palimpseste
pour chercher un en dessous des lettres lavées
pour recueillir comme
un dé de rosée à l'acide de la parole
plissant les yeux afin que filtre une dague de jour à la prunelle et que se dessine, là-bas, au
point de fuite du trompe-l'oeil
un lointain de la langue qui fait signe

alors j'ai fait un effort de clarté
fouissant tête baissée
piochant sillons tunnels cheminées galeries puits de mine pour extraire
où quand la clarté?
forant jusqu'à faire levier à force d'enfouissement dressant l'empire des mots hors de terre
pour libérer dans un envol de lamproies vers un dessin de galaxies insoupçonnées
des mots sachant pouvant
des mots faisant fusées explosant langue dans la bouche
et bang !
dans la tête ou la poitrine un trou de guérison

et parfois c'est ainsi et parfois non
mais de toute façon pied à pied avancer évider clouter
mettre des clous comme
plantant des morts droits en terre
morts enfoncés continûment
qui clouent la terre de leur têtes
dépassant de la terre comme des clous
et sous les mots qui creusent je sens la tête cloutée des morts
et la tête cloutée de mort de la folie
profond dans l'obscurité qui me creuse en retour
malgré tous mes efforts de clarté
d'extrême clarté

Extrait de La mort n'est jamais comme, éd. de l'Amandier
édition
printemps des poetes
      2013
genre
      Les voix du poème
extrait sonore
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