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centre national de ressources pour la poésie  
Poème

Le nom



poète
      Claude Ber
poème
      Au poète René Char
et au commandant de compagnie FFI René Issaurat



du col de la Cayolle aux gorges du Loup
dans ces vallées dont les torrents finissent en bouches dans la mer
poème se fait d’échos
et de paroles perdues
comme on dresse la table avec la place du mort
sur la nappe de la page se pose l’image telle la coupe de fruits toujours pleine que les paysans disposent en vue sur le buffet
dans l’humilité de cette abondance du peu le poème
qui se soustrait de sa corolle de fruits
dont je fais simplement offrande aux disparus

le nu à même les mots
faisant histoire du poème et poème de l’histoire
car
dure la terre sous la neige et poreuses les frontières du temps où je vais transhumant derrière chèvres et brebis qui montaient à l’adret des alpages dans l’aboiement des chiens et le frémissement des pattes nerveuses, piquant dans l’herbe des cimes des nappes de mousserons bouclés
ainsi je voyais à vue d’enfance mes lèvres à hauteur des babouines du bouc
et allait le père de son pas de chasseur alpin à l’avant des troupeaux

Puis j’ai seize ans. Il se meurt dans un lit d’hôpital. Je lis Fureur et mystère. Le récit commence qui noue l’histoire à l’Histoire et le hasard des noms à celui des mots. Dans une inattendue proximité, le commandant René chef de compagnie FFI et le poète se joignent sous le double signe de l’engagement résistant et d’un même prénom marqué de renaissance. Tandis que l’un agonise, muet, le corps paralysé, bardé de tuyaux, les paupières seules vivantes - un battement pour \"oui\", deux pour \"non\"-, les membres déjà pris dans la rigidité de la mort, résonnent dans ma tête les paroles de l’autre. « Les yeux seuls sont capables de pousser un cri ». Mais il n\'y a pas de peur dans ceux du père. Parfois seulement un durcissement, une colère. Et s\'il allait falloir durer ainsi des années, pris vif en mort? Le courage : leur legs. Que je reçois des yeux de l’un et des mots de l’autre.

Le récit est bref d’une mort. La nuit bleutée des couloirs d’hôpitaux. Une jeune femme qui les traverse en courant. Pieds nus. Hurlant « je ne veux pas mourir! ». Puis s’abat contre le mur, ramenée dans sa chambre soutenue par les aisselles. Le père a perdu conscience. Il commence à râler. Plus tard dans la nuit un homme geint, à moitié tombé du lit. Au moment où je l’aide à se redresser ses bras se ferment brusquement autour de ma nuque. Le corps est si léger qu’il me semble soulever la couverture vide. Mais les bras décharnés d\'une vigueur d’os à nu me serrent le cou à m’étouffer. Un second sursaut jette sa face contre la mienne puis il retombe mort sur l\'oreiller. Les yeux démesurément agrandis. Les narines dilatées. La bouche béante. Comme pour une dernière aspiration de tout par tous les orifices du visage. Le râle du père s’est alenti. Il y aura un ressaut vers deux heures du matin. Le regard bleu intense. Qui ne cille pas. Puis c’est fini. Le père est mort. Sur les genoux le livre est resté ouvert deux nuits durant
recueillant le silence du père
livre tombeau et renaissance d’où à l’appel de la parole se lève Lazare que nous sommes renés de successives morts
édition
printemps des poetes
      2008
genre
      Poèmes à la poche

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